LIVRE II, CIIAPITRE X
tiques, appellent le salut qui est révélé en Christ , un accomplissement des promesses, lesquelles Dieu avoit faites à Abraham et aux Patriarches l. Si Dieu en manifestant son Christ s'est acquitté de son serment ancien , on ne peut dire que la lin du Vieil Testament n'ait esté en Christ, et en la vie éternelle.
5 D'avantage, l'Aposlre non-seulement fait le peuple d'Israël pareil et égual à nous en la grâce de l'alliance, mais aussi en la signification des Sacremens. Car voulant espovanter les Corinthiens par leur exemple , à ce qu'ils ne tombassent en mesmes crimes que Dieu avoit griefvement punis en iceux, il use de ceste préface : que nous n'avons point aucune prérogative ou dignité, laquelle nous puisse délivrer de la vengence de Dieu , qui est venue sur eux 2. Qu'ainsi soit, non-seulement nostre Seigneur leur a fait les mesmes bénéfices qu'il nous fait, mais aussi a illustré sa grâce entre eux par mesmes signes et Sacremens : comme s'il disoit, Il vous semble que vous estes hors de danger, pource que le Baptesme dont vous avez esté marquez et la Cène du Seigneur ont des promesses singulières : cependant, en mesprisant la bonté de Dieu, vous vivez dissoluement: mais il vous faut penser que les Juifs n'ont pas esté despourveus des mesmes Sacremens, contre lesquels le Seigneur n'a pas laissé pour cela d'exercer la rigueur de son jugement. Ils ont esté baptisez au passage de la mer Rouge, et en la nuée qui les défendoit de l'ardeur du soleil. Ceux qui répugnent à ceste doctrine, disent que c'a esté Baptesme charnel, correspondant au nostre spirituel selon quelque similitude : mais si cela leur est concédé, l'argument de l'Apostre ne procédera point, lequel a voulu oster aux Chrestiens ceste vaine fiance , de penser qu'ils fussent plus excellens que les Juifs, à cause du Baptesme. Et mesmes ce qui s'ensuit incontinent après, ne se peut nullement caviller : c'est qu'ils ont mangé la mesme viande spirituelle, et beu le mesme bruvage spirituel qui nous est donné : exposant que c'est Jésus- Christ.
1) LucI, 51, 55,72, 73.
2) ICor. X,l, 6, 11.
6 Mais ils objectent encores pour abatre l'authorité de sainct Paul, le dict de Christ, Vos pères ont mangé la manne au désert, et sont morts : quiconque mangera ma chair, ne mourra point éternellement *: Mais l'un s'accorde facilement avec l'autre. Le Seigneur Jésus, pource qu'il addressoit sa parole à des auditeurs qui cherchoyent seulement de repaistre leurs ventres, ne se soucians guères de la vraye nourriture des âmes , accommode aucunement son oraison à leur capacité : et principalement il fait ceste comparaison de la manne avec son corps selon leur sens. Ils requéroyent que pour avoir authorité, il approuvast sa vertu par quelque miracle tel que Moyse avoit fait au désert, quand il avoit fait plouvoir du ciel la manne. Or en la manne ils n'appréhendoyent rien», sinon un remède pour subvenir à leur indigence corporelle, de laquelle le peuple estoit pressé au désert. Ils ne montoyent point si haut, que de considérer le mystère que touche sainct Paul. Christ donc, pour démonstrer combien ils doivent attendre un plus grand et excellent bénéfice de soy, que celuy qu'ils pensoyent leurs pères avoir receu de Moyse, fait ceste comparaison : Si c'a esté un si digne miracle, à vostre opinion, que le Seigneur a envoyé à son peuple de la viande céleste par la main de Moyse, à ce qu'il ne périst point de faim, mais fust substenté pour quelque temps : de cela cognoissez combien plus précieuse est la viande laquelle apporte immortalité. Nous voyons pourquoy c'est que le Seigneur a laissé derrière ce qui estoit le principal en la manne , en prenant seulement la moindre utilité d icelle : c'est que les Juifs, comme par reproche luy avoyent objecté Moyse, lequel avoit secouru le peuple d'Israël en sa nécessité , le repaissant miraculeusement de manne. Il respond qu'il est dispensateur d'une grâce bien plus précieuse : au pris de laquelle ce que Moyse avoit fait au peuple d'Israël n'estoit quasi rien , combien qu'ils l'estimassent tant. Sainct Paul considérant que le Seigneur, quand il avoit fait plouvoir la manne du
1) Jean VI, '.9-51.
ciel, n'avoit pas seulement voulu envoyer viande corporelle à son peuple, mais luy avoit aussi voulu donner un mystère spirituel , pour figurer la vie éternelle qu'il devoit attendre de Christ, traitte cest argument comme il estoit digne d'estre bien expliqué. Pourtant nous pouvons conclurre sans doute, que les mesmes promesses de vie éternelle, qui nous sont aujourd'huy présentées , non-seulement ont esté communiquées aux Juifs, mais aussi leur ont esté seellées et confermées par sacremens vrayement spirituels. Laquelle matière est amplement déduite par sainct Augustin contre Fauste Manichéen.
7 Toutesfois si les lecteurs aiment mieux ouyr un récit des tesmoignages de la Loy et des Prophètes, ausquels ils voyent que l'alliance spirituelle dont nous sommes aujourd'huy possesseurs^ a esté aussi bien commune aux Pères, selon qu'il nous est déclairé par Christ et ses Apostres , je tascheray de satisfaire à ceci : voire d'autant plus volontiers, afin que les contredisans soyent tant plus convaincus, et ne pufssent tergiverser ci-après. Je commenceray par un argument qui sera estimé débile, et quasi ridicule entre les Anabaptistes , mais sera d'assez grande importance envers toutes gens de raison et de jugement. Je pren donc ceci pour résolu, qu'il y a une telle vigueur en la Parole de Dieu, qu'elle suffit à vivifier les âmes de tous ceux qui y participent. Car ce dire de sainct Pierre a tousjours esté vray, que c'est une semence incorruptible , laquelle demeure à jamais : comme aussi il le conferme par les mots d'Isaïe1. Or puisque Dieu a jadis conjoinct avec soy les Juifs par ce lien sacré et indissoluble , il n'y a doute qu'il ne les ait séparez et mis à part, pour les faire espérer en la vie éternelle. Car en disant qu'ils ont receu et embrassé la Parole pour estre unis de plus près avec Dieu : je n'enten pas ceste espèce générale de communiquer avec luy, laquelle s'espand au ciel et en la terre, et en toutes créatures. Car combien qu'il vivitie toutes éhoses par son inspiration,
1) 1 Pierre I, 23 ; Is. XL, 6.
asçavoir chacune selon la propriété de sa nature, toutesfois il ne les délivre de la nécessité de corruption ; mais celle, dont je parle est spéciale, par laquelle les âmes des fidèles sont illuminées en la cognoissance de Dieu, et aucunement conjoincles à luy. Comme ainsi soit donc qu'Abraham, Isaac, Noé, Abel, Adam, et les autres Pères, ayent adhéré à Dieu par une telle illumination de sa Parole, je di qu'il n'y a nulle doute qu'elle ne leur ait esté une entrée au royaume éternel de Dieu; car c'estoit une vraye participation de Dieu, laquelle ne peut estre sans la grâce de la vie éternelle.
8 Si cela semble advis aucunement obscur, venons au formulaire mesme de l'alliance, lequel non-seulement contentera tous esprits paisibles, mais aussi rédarguera suffisamment l'ignorance de ceux qui s'efforcent de contredire. Le Seigneur a fait tousjours ceste paction avec ses serviteurs : Je vous seray pour Dieu, et vous me serez pour peuple l.
Sous ces paroles les Prophètes mesmes exposoyent vie et salut et la somme de toute béatitude estre comprise. Car ce n'est point sans cause que David souvent prononce le peuple estre bien heureux, lequel a le Seigneur pour son Dieu : et la gent bienheureuse , laquelle il a eslevée pour son héritage 2 ; ce qui ne s'enfend point d'une félicité terrienne : mais pource qu'il rachète de mort, conserve à jamais et entretient en sa miséricorde tous ceux qu'il a receus en la compagnie de son peuple. Comme aussi il est dit par les autres Prophètes, Tu es nostre Dieu, nous ne mourrons point. Item, Le Seigneur est nostre Roy et Législateur, il nous sauvera. Item, Tu es bien heureux, Israël, d'autant que lu as salut en Dieu 3. Mais afin de ne nous travailler beaucoup en choses superflues, ceste remonstrance que nous fait PEscriture çà et là nous doit seule contenter : c'est que rien ne nous défaut pour avoir affluence de tout bien et certitude de salut, moyennant que le Seigneur nous soit pour Dieu. Et cela à bon droict : car si "sa face incontinent qu'elle reluit, est une trèscerlaine
1) LéT. XXVI, 12. 2) Ps. CXLIV, 15 ; XXXIII, 12.
3) Hab. I, 12 ; Is. XXXIII, 22 ; Deut. XXXIII, 29.