‹ Institution de la religion chrestienneChapitre 294 sur 335 · LIVRE II, CHAPITRE X · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE X

2il

asseurance de salul, comment se pourroit-il déclairer à l'homme pour son Dieu, qu'il ne luy ouvrist quant et quant les thrésors de salut? Car il estnostre Dieu à telle condition qu'il habite au milieu de nous, comme il testifioit par Moyse1. Or on ne peut obtenir une telle présence, sans posséder pareillement la vie. Et quand il ne leur eust esté exprimé d'avantage, ils avoyent assez claires promesses de la vie spirituelle en ces paroles, Je suis vostre Dieu * : car il ne dénonçoit pas seulement qu'il seroit Dieu à leurs corps, mais principalement à leurs Ames. Or les âmes, si elles ne sent conjoinctes avec Dieu par justice, estans estrangères de luy elles demeurent en mort : d'autre part, qu'elles ayent sa conjonction, et elle leur apportera la vie permanente.

9 II y a eneores plus, c'est que nonseulement i! se disoit estre leur Dieu : mais promettoit de l'eslre tousjours, afin que leur espérance n'acquiesçant point es choses présentes, s'estendist à perpétuité. Or que ceste locution du temps futur ait eu telle intelligence, il appert par plusieurs sentences des fidèles, où ils se consolent, s'asseurans que Dieu ne leur faudra jamais. D'avantage, il y avoit un autre second membre en l'alliance, lequel les confermoit eneores plus amplement en cela, que la bénédiction de Dieu leur seroit prolongée outre les limites de la vie terrienne. C'est qu'il estoit dit, Je seray le Dieu de ta lignée après toy 3. Car si le Seigneur, vouloit déclarer sa bénévolence envers eux, en bien faisant à leurs successeurs, il faloit par plus forte raison, que sa faveur se démonstrast sur eux-mesmes. Car Dieu n'est pas semblable aux hommes, lesquels transfèrent l'amour qu'ils ont portée aux trespassez, à leurs enfans, pource qu'ils n'ont plus la faculté de leur bien faire après la mort. Mais Dieu, duquel la libéralité n'est^oint empeschéeparla mort, n'oste point le fruit de sa miséricorde à ceux à cause desquels il la monstre à leurs successeurs en mille générations4. Pourtant il a voulu par cela monstrer l'affluence infinie de sa bonté, laquelle ses serviteurs

1) LéT. XXVI, 12.

3) G»n. XVII, 7.

2) Ex. VI, 7.

*) Ex. XX, 6

devoyent mesmes sentir après leurmort, quand il la descrit telle, qu'elle s'espandroit sur toute la famille, mesmes après leur trespas. Et le Seigneur a seellé la vérité de ceste promesse, et quasi en a monstre l'accomplissement en s'appelant le Dieu d'Abraham, d'Isaac et Jacob, long temps après leur mort *. Car ceste appellation n'eust-elle pas esté ridicule, s'ils estoyent péris. Car c'eust esté autant comme s'il eust dit, Je suis le Dieu de ceux qui ne sont point. Pourtant les Evangélistes racontent que les Sadduciens furent convaincus de Christ par ce seul argument, tellement qu'ils ne peurent nier que Moyse n'eust testifié la résurrection des morts en ce passage. Et de faict, ils avoyent aussi apprins de Moyse, que tous les Saincts sont en la main de Dieu 2 : dont il leur estoit aisé de conclurre, qu'ils ne sont point esteints par mort, puis que celuy qui a la vie et la mort en sa puissance, les a receus en sa garde et protection.

4 0 Maintenant regardons ce qui est le principal de ceste controversie : Asçavoir si les fidèles de l'ancien Testament n'ont pas tellement esté instruits de Dieu, qu'ils se recognoissent avoir une vie meilleure ailleurs qu'en terre, pour la méditer en mesprisant ceste vie corruptible. Premièrement, la manière de vivre qu'il leur a baillée n'estoil qu'un exercice assiduel, par lequel il les admonestoil qu'ils estoyent les plus misérables du monde, s'ils eussent eu leur félicité en terre. Adam, qui autrement estoit plus que malheureux par la seule recordation de sa félicité perdue, a grande difficulté à s'entretenir povrement en travaillant tant qu'il peut3. Et afin de n'estre persécuté de ceste seule, malédiction de Dieu, il reçoit une destresse merveilleuse de ce dont il devoit avoir quelque soulagement. De deux enfans qu'il a, l'un est meschamment meurtri par la main de l'autre 4. Cain luy demeure, lequel à bon droict il doit avoir en horreur et abomination. Abel, estant ainsi cruellement meurtri en la fleur de son aage, nous est exemple de la calamité

1) Ex. HT, 6 ; Mitlh. XXII, 32 ; Luc XX, 58.

S) Deut. XXXIII, 3. 3) Gen. III, 17-19.

*) Gen. IV, 8.

iô

humaine. Noé consume une grande partie de sa vie à bastir l'arche avec grande fascherie et moleste1, ce pendant que tout le monde se resjouit en délices et plaisirs. Ce qu'il évite la mort, cela luy tourne à plus grande destresse que s'il eust eu à mourir cent fois. Car outre ce que l'arche luy est comme un sépulchre de dix mois, y a-il chose plus ennuyeuse que d'estre là tenu si long temps plongé en la fiente et ordure des bestes, en un lieu sans air? Après avoir eschappé tant de difticultez, il tombe en matière de nouvelle tristesse. Il se voit mocqué de son propre fils 2 : et est contraint de maudire de sa propre bouche, celuy que Dieu luy avoit réservé du déluge pour un grand bénéfice.

1 1 Abraham certes nous doit estre luy seul comme un million, si nous considérons bien sa foy, laquelle aussi nous est mise en avant pour une trèsbonne reigle de croire 3: tellement qu'il nous faut estre réputez de sa lignée pour estre enfans de Dieu. Or il n'y a rien plus répugnant à raison, que de rejelter du rang des fidèles celuy qui est père de tous : tellement qu'on ne luy laisse point le dernier anglet entre tous. Or on ne le peut oster du nombre, mesmes de ce degré tant honorable où Dieu l'a colloque, que toute l'Eglise ne soit abolie. Maintenant quant à sa condition, si tost qu'il est appelé de Dieu, il est lire hors de son pays, arrière de ses parens et amis, et est privé des choses les plus désirables de ce monde : comme si Dieu de propos délibéré l'eust voulu despouiller de toute joye terrienne. Incontinent qu'il est entré en la terre où il luy estoit commandé d'habiter, il en est chassé par famine. Il se retire pour avoir secours en un pays où, s'il veut sauver sa vie, il est contraint d'abandonner sa femme, ce qui luy estoit plus grief que beaucoup de morts*. Est-il retourné au lieu de son habitacle ? il en est derechef chassé par famine. Quelle félicité est-ce d'habiter en une terre où il luy faloit si souvent avoir indigence, et mesmes où il luy faloit mourir de faim s'il ne s'en fust fuy? Il est rédigé en une mesme nécessité

O Gen. VI, 22.

3) Gen. XII, 4.

î) Gen. IX, S*.

4) Gen. XII. 11-15.

de quitter sa femme au pays d'Abimélec l. Après avoir vagué ça et là plusieurs années en incertitude, il est contraint par noises et débats de ses serviteurs de mettre hors de sa maison son nepveu, lequel il tenoit pour son enfant. Il n'y a doute que ceste séparation ne luy fust autant comme si on luy eust couppé ou arraché l'un de ses membres. Peu de temps après il entend que les ennemis l'emmènent captif. Quelque part qu'il aille il trouve une cruelle barbarie en tous ses voisins, lesquels ne luy souffrent point de boire de l'eau des puits qu'il a fouis ; car s'il n'en eust esté inquiété, il n'en eust point racheté l'usage. Estant venu en sa dernière vieillesse, il se voit destitué d'enfant, qui est la chose plus dure qu'ait cest aage-là. En la fin il engendre Ismaël outre son espérance : mais encores la nativité luy en couste bien cher; car il est vexé des opprobres de sa femme Sara, comme si en nourrissant l'orgueil de sa chambrière, il estoit cause du trouble qui estoit en sa maison. En ses derniers jours Isaac luy est donné : mais avec telle récompense, que son fils aisné soit deschassé et jette comme un povre chien au milieu d'une forest. Après qu'Isaac luy est demeuré seul, auquel doit estre tout le soûlas de sa vieillesse, il luy est fait commandement de le tuer. Sçauroit-on imaginer chose plus malheureuse, que de dire qu'un père soit bourreau de son enfant? S'il fust mort par maladie, qui n'eust estimé ce povre vieillard malheureux, en ce qu'il luy eust esté donné pour si peu de temps, comme par mocquerie, afin de luy doubler la douleur qu'il avoit de se veoir destitué de lignée? S'il eust esté tué d'un estranger, la calamité eust esté augmentée d'autant; mais cela surmonte toute misère, de dire qu'il soit meurtri de la main de son père. Brief, en toute sa vie il a tellement esté tormente et affligé, que si quelqu'un vouloit représenter comme en une peinture un exemple de vie misérable, il ne trouveroit rien plus propre. Si quelqu'un objecte que pour le moins il n'a pas esté du tout misérable, entant qu'il est eschappé de

1) Gen. XX, 2.

Page 1