LIVRE II, CHAPITRE X
tant de dangers, et a surmonté tant de tempesles : je respon que nous n'appellerons pas une vie bien heureuse, laquelle par difficultez infinies viendra à longue vieillesse : mais en laquelle l'homme est entretenu paisiblement en bonne fortune.
12 Venons à Isaac, lequel n'a pas tant enduré de. calamitez, mais toutesfois à grand'peine a-il eu le moindre goust du monde de quelque plaisir ou liesse. Et d'autre part a expérimenté les troubles, lesquels ne, souffrent pas l'homme estre bien heureux en la terre. La famine le chasse de la terre de Canaan, comme son père. Sa femme luy est arrachée de son sein. Ses voisins le tormentent et molestent par tout où il va, en plusieurs sortes : tellement qu'il est contraint de combatre pour l'eau. Les femmes de son fils Esaiï luy font beaucoup d'ennuy en la maison *. Il est merveilleusement affligé par le discord de ses enfans : et ne peut remédier à un si grand mal, sinon en bannissant celuy qu'il avoit bénit. Quant à Jacob, il est comme un patron et figure (té la plus grande malheureté qu'on sçauroit dire2. Ce pendant qu'il est en la maison tout le temps de son enfance, il est tormenté d'inquiétude, à cause des menaces de son frère, ausquelles il est en la fin contraint de céder, estant fugitif de ses parens et de son pays. Outre l'angoisse que luy apportoit le bannissement, il est rudement traitté de son oncle Laban. Il ne suffit pas qu'il soit sept ans en servitude dure et inhumaine, sinon qu'en la fin il soit trompé, en ce qu'on luy baille une autre femme que celle qu'il demandoit s. Il luy faut doncques pour l'avoir, rentrer en servitude nouvelle, en laquelle il soit bruslé de jour de la chaleur du soleil, de nuict morfondu et gelé : endurer pluye, vent et tempeste, sans dormir ne sans reposer, comme luymesme en fait la complainte. Et estant vingt ans en si povre estât, encores faut-il qu'il soit affligé journellement des injures que luy fait son beau-père *. En sa maison il n'est non plus tranquille, entant qu'elle est dissipée par les haines, noises
1) Gen. XXVI, 35.
3) 'Gen. XXII, 20.
î) Gen. XXVHI, 5.
*) Gen. XXXI, 7.
et envies de ses femmes. Quand Dieu luy commande de se retirer au pays, il faut qu'il espie de partir en telle sorte, que son parlement est comme une fuite ignominieuse. Et encores ne peut-il pas ainsi éviter l'iniquité de son beau-père : qu'il ne soit de luy persécuté, et atteint au milieu du chemin ; et pource que Dieu ne permettoit point qu'il luy adveinst pis, il est vexé de beaucoup d'opprobres et contumélies, par celuy duquel il avoit bonne matière de se plaindre. 11 entre incontinent après en une plus grande deslresse : car en approchant de son frère, il a autant de morts devant les yeux, qu'on en peut attendre d'un cruel ennemi '. Il a doncques le cœur horriblement tormenté, et comme deschiré d'angoisse, ce pendant qu'il attend sa venue. Quand il le voit, il se jette à ses pieds comme demi-mort, jusques à ce "qu'il le sente plus doux qu'il n'eust osé espérer2. En la première entrée de son pays il perd sa femme Rachel en travail d'enfant, laquelle il aimoit uniquement3. Après on luy rapporte que l'enfant qu'il avoit eu d'elle, lequel il aimoit par-dessus tous, est dévoré de quelque beste sauvage. De laquelle mort son cœur est si amèrement navré, qu'après avoir bien pleuré, il refuse toute consolation, et délibère de mourir en ceste tristesse, n'ayant autre plaisir que de suyvre son enfant au sépulchre. D'avantage, quelle tristesse, fascherie et destresse pensons-nous que ce luy soit, quand il voit sa tille ravie et déflorée 4 ? Et d'avantage, que ses tils pour en faire la vengence, saccagent une ville? En quoy non-seulement ils le rendent odieux à tous les habitans, mais le mettent en danger de mort. L'horrible crime de Ruben survient après, lequel luy devoit causer merveilleuse angoisse5. Car comme ainsi soit qu'une des plus grandes misères que puisse avoir l'homme, est que sa femme soit violée : que dirons-nous quand une telle meschanceté est commise par son propre fils? Peu de temps après, sa famille est encores contaminée par un autre inceste 6 : tellement que tant de déshon-
1) Gen. XXXII, ÏO.
3) Geu. XXXV, 16.
5) Gen. XXXV, 22.
î) Gen. XXXIII, 8.
k) Gen. XXXIV, 2.
6) Gen. XXXVIII, 18.
neurs pouvoyent rompre un cœur le plus ferme et le plus patient du monde. Sur sa dernière vieillesse, voulant subvenir à i'indigence de luy et de sa famille, il envoyé quérir du bled en pays estrange par ses enfans. L'un demeure en prison, lequel il pense estre en danger de mort : pour le racheter, il est contraint d'envoyer Benjamin, auquel il prenoit tout son plaisir l. Qui penseroit qu'en telle multitude de malheuretez, il ait une seule minute de temps, pour respirer à son aise? C'est ce qu'il tesmoigne à Pharaon, disant que les jours de sa vie ont esté courts et misérables2. Celuy qui afferme d'avoir esté en misères continuelles, ne concède pas d'avoir senti une. telle prospérité que Dieu luy avoit promise. Parquoy, ou Jacob estoit ingrat et mescognoissant envers Dieu, ou il protestoit véritablement d'avoir esté misérable sur la terre. Si son dire estoit vray, il s'ensuit qu'il n'a pas eu son espérance fichée es choses terriennes.
13 Si tous ces saincts Pères ont attendu de Dieu une vie bien-heureuse (ce qui est indubitable) ils ont certes cognu et attendu une autre béatitude que de la vie terrienne. Ce que l'Apostre démonstre trèsbien : Abraham, dit-il, est demeuré en foy en la terre promise, comme estrangère. habitant en cahuettes avec Isaac et Jacob, qui estoyent partioipans d'un mesme héritage. Car ils attendoyent une cité bien fondée, de laquelle Dieu est le maistre ouvrier. Ils sont tous morts en ceste foy, sans avoir receu les promesses : mais les regardans de loin, et sçachans et confessans qu'ils estoyent esl rangers sur la terre; en quoy ils signifient qu'ils cherchent un autre pays. Or s'ils eussent esté touchez de désir de leur pays naturel qu'ils avoyent abandonné, ils y pouvoyent retourner : mais ils en espéroyent un meilleur, asçavoir au ciel.
Pourtant Dieu n'a point honte de se nommer leur Dieu, pource qu'il leur a préparé une habitation3. Et de faict ils eussent esté plus stupides que troncs de bois, en poursuivant si constamment les promesses, desquelles ils n'avoyent nulle
1) Gen. XLII, 38.
S) Uéb. M, 9-1S.
î) Gen. XLYII, 9.
apparence en la terre, n'eust esté qu'ils attendoyent l'accomplissement ailleurs.
Ce n'est pas sans cause aussi que l'Apostre insiste principalement en cela, qu'ils se sont nommez pèlerins et estrangers en ce monde, comme mesmes Moyse récite1.
Car s'ils sont estrangers en la terre de Canaan, où est la promesse de Dieu, par laquelle ils en sont constituez héritiers ? Cela doncques démonstre que ce que Dieu leur avoit promis regardoit plus loin que la terre. Pourtant ils n'ont pas acquis un pied de possession au pays de Canaan, sinon pour leurs sépulchres2. En quoy ils testifioyent que leur espérance n'esloit pas de jouyr de la promesse, sinon après la mort. C'est aussi la cause pourquoy Jacob a tant estimé d'y estre enseveli : tellement qu'il adjura par serment son fils Joseph , d'y faire porter son corps. Ceste mesme raison suyvoit Joseph , commandant que ses cendres y fussent portées , environ trois cens ans après sa mort 3.
44 En somme il apparoist manifestement, qu'en toutes leurs œuvres ils ont tousjours regardé cesie béatitude de te vie future. Car à quel propos Jacob eust-il avec si grande peine et danger appelé la primogéniture, laquelle ne luy apportoit nul bien, et le chassoil hors de la maison de son père , s'il n'eust regardé à une bénédiction plus haute? Et mesmes il a déelairé avoir eu ceste affection, quand il crie en jettantles derniers souspirs, J'attendray ton salut, Seigneur*. Puis qu'il sçavoit qu'il s'en alloit rendre l'âme : quel salut eust-il attendu, s'il n'eust veu en la mort un commencement de nouvelle vie? Et qu'est-ce que nous débatons des enfans de Dieu : veu que celuy mesmes qui s'etîorçoit d'impugner la vérité, a eu un mesme sentiment et goust d'intelligence? Car qu'est-ce que vouloit Balaam, en désirant que son âme mourust de la mort des justes, et que sa tin fust semblable à leur fin5, sinon qu'il sentoit en son cœur ce que David a escrit depuis : asçavoir, que la mort des Saincts est précieuse devant la face du Seigneur, et la
1) Gen. XLVII, 9. î) Act. Vit, ».
3) Gen. XLVII, 29, 30; L, 85. 4) Gen. XLIX, 18. 5) Nonib. XXIII, 10.