‹ Institution de la religion chrestienneChapitre 296 sur 335 · LIVRE II, CHAPITRE X · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE X

mort des iniques malheureuse1? Si le dernier but des hommes estoit en la mort, on ne pourroit noter en icelle aucune différence entre le juste et le meschant. Il les faut donc distinguer par la condition qui est préparée à l'un et à l'autre au siècle futur.

15 Nous ne sommes encores passez outre Moyse : lequel les resveurs, contre lesquels nous parlons, pensent n'avoir eu autre office, sinon d'induire le peuple d'Israël à craindre et honorer Dieu, en luy promenant possessions fertiles et abondance de victuailles. Néantmoins si on ne veut de propos délibéré esteindre la lumière qui se présente, nous avons desjà révélation toute évidente de l'alliance spirituelle. Si nous descendons aux Prophètes, là nous aurons une plene clairté, pour contempler la vie éternelle et le royaume de Christ. Premièrement David, lequel pource qu'il a esté devant les autres, parle des mystères célestes plus obscurément qu'ils ne font : néantmoins en quelle perspicuilé et certitude rapporte-il toute sa doctrine à ce but? Quant à ce qu'il a estimé de l'habitation terrienne, il le démonslre par ceste sentence, Je suis yci pèlerin et eslranger, comme tous mes pères. Tout homme vivant est vanité : un chacun passe comme ombre, et maintenant quelle est mon attente? Seigneur, mon espérance s'addresse à toy2. Certes celui qui après avoir confessé qu'il n'a rien de ferme ne permanent en ce monde, relient toutesfois fermeté d'espérance en Dieu, contemple sa félicité ailleurs qu'en ce monde. Parquoy luy-mesme a accoustumé de rappeler les fidèles à ceste contemplation , toutesfois et quantes qu'il les veut consoler. Car en un autre passage, après avoir monstre combien ceste vie est briefve et fragile, il adjouste, Mais la mi séricorde du Seigneur est à tousjours à ceux qui le craignent3. A quoy est semblable ce qu'il dit autre part, Tu as dés le commencement fondé la terre, Seigneur, et les cieux sont les œuvres de tes mains. Ils périront, et tu demeures : ils vieilliront comme une robbe, et tu les ehange-

I) Ps. CXVI, IS; XXXIV, 22. î) Ps. XXXIX, 13, 7, 8.

s) Ps. cm, 17.

ras : mais tu demeures tousjours en un estât, et tes ans ne défaudront point. Les (ils de tes serviteurs habiteront, et leur postérité sera establie devant ta face1. Si pour l'abolissement du ciel et de la terre les fidèles ne laissent point d'estre establis devant Dieu, il s'ensuit que leur salut est conjoinct avec son éternité. Et de faict, ceste espérance ne peut consister, si elle n'est fondée sur la promesse laquelle est exposée en Isaïe : Les cieux, dit le Seigneur, se dissiperont comme fumée, et la terre s'usera comme un habillement, et les habitans d'icelle aussi périront : mais mon salut sera à tousjours, et ma justice ne défaudra point8. Auquel lieu la perpétuité est attribuée à salut et justice : non pas d'autant que ces choses résident en Dieu, mais entant qu'il les communique aux hommes.

16 Et de faict, on ne peut autrement prendre les choses qu'il dit çà et là de la félicité des fidèles, sinon qu'on les réduise à la manifestation de la gloire céleste. Comme quand il dit, Le Seigneur garde les âmes de ses Saincts, il les délivrera de la main du pécheur. La lumière est levée au juste, et joye à ceux qui sont droicts de cœur. La justice des bons demeure éternellement, leur force sera exaltée en gloire : le désir des pécheurs périra. Item, Les justes rendront louanges à ton Nom, les innocens habiteront avec toy. Item, Le juste sera en mémoire perpétuelle. Item, Le Seigneur rachètera les âmes de ses serviteurs 3. Or le Seigneur non-seulement permet que ses serviteurs soyent tormentez des iniques, mais les laisse souventesfois dissiper et deslruire. 11 laisse les bons languir en ténèbres et malheureté, cependant que les iniques reluisent comme estoilles du ciel : et ne monstre pas telle clairté de son visage à ses fidèles, qu'il les laisse jouyr de longue joye. Pourtant David mesme ne dissimule pas, que si nous tenons les yeux fichez en Testât présent de ce monde, ce nous sera une griefve tentation pour nous esbranler, comme s'il n'y avoit nul loyer d'innocence envers Dieu. Tellement l'im-

1) Ps. Cil, 26-29. î) Is. LI, 6.

3) Ps. XCVI1, 10; CXH, 6, 9, lu; CXI, (V; XXXIV, ïî.

piété le plus souvent prospère et florit, ce pendant que la compagnie des bons est oppressée d'ignominie, povreté, contemnement, et autres espèces de calamitez!

Il s'en est bien peu falu, dit-il, que mon pied n'ait glissé, et que iiips pas ne soyenl déclinez, voyant la fortune des gens despourveus de sens, et la prospérité des meschans. Puis après avoir fait un récit décela, il conclue!, Je regardoye si je pourroye considérer ces choses : mais ce n'est que perplexité en mon esprit, jusques a ce que j'entre au Sanctuaire du Seigneur, et que jecognoisse leur tin1.

17 Apprenons donequesde ceste seule confession de David, que les saincts Pères sous l'Ancien Testament n'ont pas ignoré combien Dieu accomplit peu souvent, ou ^u iout n'accomplit jamais en ce monde ^choses qu'il promet à ses serviteurs.

tque pour ceste cause ils ont eslevé leurs cœurs au Sanctuaire de Dieu, où ils trouvoyent caché ce qui ne leur apparoissoit point en ceste vie corruptible. Ce Sanctuaire estoit le jugement dernierque nous espérons, lequel ils estoyent contens d'entendre par foy , combien qu'ils ne l'apperceussent point à l'œil. De laquelle liance estans munis, quelque chose qu'il adveinst en ce monde , ils ne doutoyent point que le temps viendroit une fois, auquel les promesses de Dieu seroyent accomplies, comme bien démonstrent ces sentences, je contemple ray ta face en justice, je seray rassasié de ton regard. Item, Je seray comme une olive verde en la maison du Seigneur.

Item, Le juste florira comme la palme, il verdoyera comme un cèdre du Liban.

Ceux qui seront plantez en la maison du Seigneur floriront en son portail : ils fructifieront, ilsverdoyeront en leur vieillesse, et seront vigoureux2. Or un peu au paravant il avoit dit, 0 Seigneur, combien tes pensées sont profondes! quand les iniques florissent,ils germent comme l'herbe pour périr à jamais3. Où sera ceste vigueur et beauté des fidèles, sinon quand l'apparence de ce monde sera renversée par la manifestation du royaume de Dieu? Pourtant quand ils jettoyent les

1) Ps. LXXUI, 2, 3.

!| Ps. XVII, 15 ; LU, '0; XC.II, 13-15.

3)Ps. XCII.6-8.

yeux sur ceste éternité , en contemnant l'amertume des calamitez présentes qu'ils voyoyent estre transitoires , ils glorifioyent hardiment en ces paroles, Tu ne permettras point, Seigneur, que le juste périsse éternellement : mais lu plongeras l'inique au puits de ruine l. Où est en ce monde le puits de ruine, qui engloutisse les iniques : en la félicité desquels en un autre lieu cela est notamment mis, qu'ils meurent délicatement sans languir long temps2? Où est une telle fermeté des saincts, lesquels David mesme dit souvent en se complaignant, non-seulement estre esbranlez, mais du tout oppressez et abatus? Il faut donc qu'il se meist devant les yeux, non pas ce que porte l'incertitude de ce monde, lequel est comme une mer agitée de diverses tempestes : mais ce que le Seigneur fera quand il sera assis en jugement pour ordonner Testât permanent du ciel et de la terre, comme il descrit trèsbien en un autre lieu : Les fols, dit-il, s'appuyent sur leur abondance, et s'enorgueillissent pour leurs grandes richesses : et toutesfois nul, quelque grand qu'il soit, ne pourra délivrer son frère de mort, ne payer le prix de sa rédemption à Dieu3. Et combien qu'ils voyent les sages et les fols mourir, et laisser leur richesse aux autres, ils imaginent qu'ils auront yci leur demeure perpétuelle, et taschent d'acquérir bruit et renom en terre : mais l'homme ne demeurera point en honneur, il sera semblable aux besles qui périssent. Ceste cogitation qu'ils ont est une grande folie, néantmoins elle a beaucoup d'imitateurs.

Ils seront rangez en enfer comme un troupeau de brebis, la mort dominera sur eux. A l'aube du jour les justes auront la seigneurie sur eux : leur excellence périra, le sépu'chre sera leur habitacle.

Premièrement, en ce qu'il se mocque des fols, d'autant qu'ils se reposent et acquiescent en leurs plaisirs mondains qui sont transitoires, il démonstre que les sages ont à chercher une autre félicité : mais encores déclare-il plus évidemment le mystère de la résurrection, quand il establit le règne des fidèles, prédisant la

1) Ps. LV, 23, 24 3) PS. XLIX. 7, 8.

») Job XXI, 23.

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