LIVRE II, CHAPITRE X
ruine et désolation des iniques. Car qu'est-ce que nous entendrons par L'aube du jour, dont il parle, sinon une révélation de nouvelle vie, après la tin de eeste présente. ?
18 De là aussi venoit ceste cogitation, de laquelle les fidèles en ce temps-là avoyent coustume de se consoler et conformer à patience, quand ils disoyent que l'ire de Dieu ne dure qu'une minute de temps, mais que sa miséricorde dure à vie1. Comment pouvoyent-ils terminer leurs afflictions à une minute de temps, veu qu'ils estoyent affligez toute leur vie? Où est-ce qu'ils voyoyent une si longue durée de la bonté de Dieu, laquelle à grand'peine ils avoyent loisir de gouster ? Certes s'ils se fussent amusez à la terre, ils n'y eussent rien trouvé de cela : mais quand ils eslevoyent leurs yeux au ciel, ils cognoissoyent que ce n'est qu'une bouffée de vent, que les saincts ont à endurer tribulation, et que les grâces qu'ils doyvent recevoir sont éternelles : d'autre part, ils prévoyoyent que la ruine des iniques n'auroit nulle fin, combien qu'ils se pensassent bienheureux , comme par songe. Dont venoyent ces sentences qui leur estoyent familières, que la mémoire du juste sera en bénédiction, la mémoire des iniques périra2? Item, La mort des s:iincts est précieuse devant la face du Seigneur : la mort du pécheur trèsmauvaise3? Item, Le Seigneur gardera les pas de ses saincts, les iniques seront abatus en ténèbres4? Car toutes telles paroles démonslrent que les Pères de l'Ancien Testament ont bien cognu, quelque malheureté qu'eussent à endurer les lidèles en ce monde, toutesfois que leur lin seroit vie et salut : d'autre part, que la félicité des iniques est une voye belle et plaisante, laquelle meine en ruine. Pour laquelle chose ils appeloyent la mort des incrédules, Ruine des incirconcis5 : voulans dénoter que l'espérance de résurrection leur estoit ostée. Pourtant David n'a peu excogiler une plus griefve malédiction sur ses ennemis, qu'en priant qu'Us fussent effacez du livre de vie, et
1) Ps. XXX, 6. 2) Prov. X, 7.
3) Ps. CXVI, 15 ; XXXIV, 25. 4) ) S;im. II, 9. •■>) Ezéch.XXVIU, 10; XXXI, 18, et ailleurs.
ne fussent point escrits avec les justes '• 49 Mais encores ceste sentence de Job est notable par-dessus les autres : Je sçay, dit-il, que mon Rédempteur vit, et qu'au dernier jour je ressuscileray delà terre, et verray mon Rédempteur en ce corps : ceste espérance est cachée en mon sein2. Ceux qui veulent monstrer leur subtilité, cavillcnt que cela ne se doitpas entendre de la dernière résurrection :
mais du temps auquel Job espéroit le Seigneur luy devoir estre plus doux et amiable. Laquelle chose quand nous leur concéderons en partie, toutesfois si aurons-nous tcusjours cela, vueillent-ils ou non, que Job ne pouvoit parvenir à une si haute espérance, s'il se fus! reposé en la terre. Il nous faut doneques confesser qu'il eslevoit les yeux en l'immortalité future, puis qu'il attendoit son Rédempteur, estant comme au sépulchre.
Car la mort est une désesperation extrême à ceux qui ne pensent que de la vie présente: et toutesfois elle ne luy a peu oster son espoir. Quand il me tueroit, disoit-il, si ne laisseray-je d'espérer en luy3 P Si quelque opiniastre murmure que ces sentences ont esté île peu de gens, et que par cela on ne peut prouver que la doctrine ait esté communément telle entre les Juifs : je luy respondray incontinent, que petit nombre de gens par telles sentences n'a pas voulu monstrer quelque sagesse occulte, laquelle ne peussent comprendre que les excellens esprits : car ceux qui ont ainsi parlé estoyent constituez docteurs du peuple par le sainct Esprit :
pourtant selon leur office, ils ont oublié ouvertement la doctrine qui devoit estre tenue de tout le peuple. Quand nous oyons doneques les oracles du sainct Esprit si évidens, par lesquels il a testifié anciennement la vie spirituelle en l'Eglise des Juifs, et en a donné espérance indubitable, ce seroit une obstination trop exorbitante, de ne laisser à ce peuple-là qu'une alliance charnelle, où il ne soit fait mention que de la terre et félicité mondaine.
20 Si je descen aux Prophètes qui sont depuis venus, j'auray encores matière
I) Ps. LXIX, Î9.
3) Joli XUI, 15.
2) Job XIX, 25.
plus ample et facile de bien démener cesle cause. Car si la victoire ne nous a pas esté trop difficile en David, Job et Samuel, elle nous sera là beaucoup plus aisée, veu mesmes que le Seigneur a tenu cest ordre de faire en dispensant l'alliance de sa miséricorde, que d'autant que le jour de la plene révélation approchoit, il a voulu de plus en plus augmenter la clairté de sa doctrine. Parquoy quand la première promesse fut au commencement donnée à Adam, lors il y eut seulement comme des petites estincelles allumées.
Depuis petit à petit la lumière est creue et augmentée de jour en jour, jusques à ce que le Seigneur Jésus-Christ, qui est le Soleil de justice, faisant esvanouir toutes nuées, a plenement illuminé le monde. 11 ne faut pas doneques craindre, si nous nous voulons aider des tesmoignages des Prophètes pour approuver nostre cause, qu'ils nous défaillent. JMais pource que je voy ceste matière si ample, qu'il nous y faudroit arrester plus que ne porte ce que j'ay enlreprins de faire (car il y auroit pour remplir un gros volume) : d'avantage, pource que je pense avoir fait ouverture cy-dessus à touslecieursdemoyen entendement, en telle sorlequ'ils pourront d'eux-mesmes comprendre ce qui en est, je me garderay d'estre prolixe, sans qu'il en soit grand mestier. Seulement je les admonesteray qu'ils se souvienent d'user de la clef que je leur ay baillée pour se faire ouverture : c'est que toutesfois et quantes que les Prophètes font mémoire de la béatitude des fidèles (de laquelle à grand'peine il apparoist une petite ombre en ce monde) qu'ils revienent à ceste, distinction rasçavoir que les Prophètes pour mieux démonstrer la bonté de Dieu, l'ont figurée par bénéfices terriens, comme par quelques images : mais que ce pendant ils ont voulu par ceste peincture eslever les cœurs par-dessus terre et les élémens de ce monde et ce siècle corruptihle, et les induire à méditer la félicité de la vie spirituelle.
24 Nous serons contens d'en avoir un exemple. Pource que le peuple d'Israël ayant esté transporté en Babylone. eslimoit son bannissement et la désolation où il estoit, semblable à une mort : on ne
luy pouvoit faire à croire que ce ne fust fable et mensonge tout ce que luy promettoit Ezéchiel de sa restitulion : car il pensoit que ce fust autant comme qui eust dit des corps tous pourris devoir ressusciter. Le Seigneur pour monstrer que ceste difficulté mesme ne l'empescheroit pas qu'il n'accomplist sa grâce en eux, monstre par vision au Prophète un champ plein d'os : ausquels il rend esprit et vigueur en une minute de temps, par la seule vertu de sa parole K Ceste vision servoit bien à corriger l'incrédulité du peuple : néantmoins ce pendant elle l'admonestoit combien la puissance de Dieu s'estendoit outre la réduction qu'il luy promettoit, veu qu'à son seul commandement il luy estoit si facile de réduire en vie des ossemens dispersez çà et là. Pourtant nous avons à comparer ceste sentence avec une autre semblable qui est en Isaïe : où il est dit que les morts vivront, et ressusciteront avec leurs corps. Puis ceste exhortation leur est addressée, Esveillez-vous, et levez-vous, entre vous qui habitez en la poudre : car vostre rousée est comme la rousée d'un champ verd : et la terre des Géans sera désolée. Va mon peuple, entre en tes tabernacles, ferme tes huis sur toy. Cache-toy pour un petit de temps jusques à ce que la fureur soit passée : car voyci, le Seigneur sortira pour visiter l'iniquité des habitans de la terre : et la terre révélera le sang qu'elle a receu, et ne cachera point plus longuement les morts qu'on y a ensevelis 2.
22 Combien que je ne vueille pas dire qu'il fale rapporler tous les autres passages à ceste reigle. Car il y en a d'aucuns qui sans aucune figure ou obscurité, démonstrent l'immortalité future, laquelle est préparée aux fidèles au royaume de Dieu : comme nous en avons desjà récité, et y en a plusieurs autres : mais principalement deux, dont l'un est en Isaïe, où il est dit, Comme je feray consister devant ma face les cieux nouveaux, et la terre nouvelle que j'ay créée : ainsi sera vostre semence permanente : et un mois suyvra l'autre, et un sabbath suyvra con-
1) Ezéch. XXXVII, 4.
S) Is.XXVI, 19-îl.