CHAPITRE XI
De la dijférence entre les deux Testamens.
\ Quoy donc? dira quelqu'un : ne restera-il nulle différence entre le Vieil et Nouveau Testament? Et que dirons-nous à tant de passages de l'Escriture, qui les opposent ensemble comme choses fort diverses? Je respon, que je reçoy volontiers toutes les différences que nous trouverons couchées en l'Escriture : mais à telle condition qu'elles ne déroguent rien à l'unité que nous avons desjà mise, comme il sera aisé de veoir quand nous les aurons traittées par ordre. Or entant quej'ay peu observer en considérant diligemment l'Escriture, il y en a quatre ausquelles si quelqu'un veut adjouster la cinquième, je ne contrediray point. Je me fay fort de monstrer qu'elles appartienent toutes, et se doyvent référer à la manière diverse que Dieu a tenue en dispensant sa doctrine, plustostqu'ù la substance. Ainsi, il n'y aura nul empeschement que les promesses du Vieil et Nouveau Testament ne demeurent semblables : et que Christ ne soit tenu pour fondement unique des uns et des autres. La première différence donc sera telle : Combien que Dieu ait voulu lousjours que son peuple eslevast son entendement en l'héritage céleste, et y eust son cœur arresté, toutesfois pour le mieux entretenir en espérance des choses invisibles, il les luy faisoit contempler sous ses bénéfices terriens, et quasi luy en donnoit quelque goust. Maintenant ayant plus clairement révélé la grâce de la vie future par l'Evangile, il guide et conduit nos entendemens tout droict à la méditation d'icelle, sans nous exerciter aux choses inférieures, comme il faisoit les Israélites. Ceux qui ne considèrent point ce conseil de Dieu, pensent que le peuple ancien n'ait jamais monté plus haut, que d'attendre ce qui appartenoit à l'aise du corps. Ils voyent que la terre de Canaan est tant souvent nommée, comme le souverain loyer pour rémunérer ceux qui observeroyent la Loy de Dieu :
d'autre part ils voyent que Dieu ned'ait point de plus griefves menaces aux Juifs, que de les exterminer de la terre qu'il leur avoit donnée, et les espandre en nations estranges. Ils voyent finalement que lesbénédictionset malédictions que récite Moyse revienent quasi toutes à ce but : de là ils concluent sans aucune doute, que Dieu avoit ségrégé les Juifs des autres peuples, non pas pour leur proutit, mais pour le nostre, afin que l'Eglise chrestienne eust une image extérieure, en laquelle elle peust contempler les choses spirituelles, Mais comme ainsi soit que l'Escriture démonstre que Dieu par toutes les promesses terriennes qu'il leur faisoit, les a voulu conduire comme par la main en l'espérance de ses grâces célestes : de ne considérer point ce moyen, c'est une trop grande rudesse, voire mesmes bestise. Voylà donc le point que nous avons à débalre contre ceste manière de gens : c'est qu'ils disent que la terre de Canaan ayant esté estimée du peuple d'Israël pour sa béatitude souveraine, nous figure nostre héritage céleste. Nous maintenons au contraire, qu'en ceste possession terrienne dont il jouissoit, il a contemplé l'héritage futur qui luy estoit préparé au ciel.
2 Cela sera mieux esclarci par la similitude que met sainct Paul en l'Epistre aux Galates. Il compare le peuple des Juifs à un héritier qui est encores petit enfant, lequel n'estant point capable de se gouverner, est sous la main de son tuteur, ou de son pédagogue *. Il est bien vray qu'il traitte là principalement des cérémonies : mais cela n'empesche pas que nous n'appliquions ceste sentence à nostre propos. Nous voyons doneques qu'un mesme héritage leur a esté assigné comme à nous : mais qu'ils n'ont pas esté capables d'en jouir plenement. Il y a eu une mesme Eglise entre eux, que la
1) Gai. IV, I.