LIVRE II, CHAPITRE XI
nostre : mais elle estoitencores comme en aage puérile. Pourtant le Seigneur les a entretenus en ceste pédagogie : c'est de ne leur donner point clairement les promesses spirituelles, mais de leur en présenter plusiost quelque image et ligure sous les promesses terriennes. Voulant doncques recevoir Abraham, Isaac et Jacob, et toute leur race en l'espérance de l'immortalité, il leur promettoit la terre de Canaan en héritage : non pas afin que leur affection s'arrestast là, mais plusiost afin que par le regard d'icelle, ils se confermassent en certain espoir du vray héritage qui ne leur apparoissoit point encore, et afin qu'ils ne s'abusassent point, il leur adjoustoit aussi une promesse plus haute, laquelle leur testifioit que ce n'estoit pas là le souverain et principal bien qu'il leur vouloit faire. Ainsi Abraham en recevant ceste promesse de posséder la terre de Canaan, ne s'amuse point à ce qu'il voit, mais est eslevé en haut par la promesse conjoincte, entant qu'il luy est dit, Abraham, je suis ton protecteur, et ton loyer trèsample *. Nous voyons que la fin de son loyer luy est située en Dieu, afin qu'il n'attende point un loyer transitoire de ce monde, mais incorruptible au ciel. Nous voyons que la possession de la terre de Canaan luy est promise, non à autre condition, sinon afin qu'elle luy soit une marque de la bénévolence de Dieu, et figure de l'héritage céleste. Et de faict, il appert par les sentences des fidèles, qu'ils ont eu un tel sentiment. En telle manière David estoit incité des bénédictions temporelles de Dieu, à méditer sa grâce souveraine, quand il disoit, Mon cœur et mon corps languissent du désir de te veoir, Seigneur. Le Seigneur est mon héritage à jamais. Item, Le Seigneur est ma portion héréditaire, et tout mon bien. Item, J'ay crié au Seigneur, disant, Tu es mon espoir et mon héritage en la terre des vivans 2. Certes tous ceux qui osent ainsi parler, monstrent qu'ils outrepassent ce monde et toutes choses présentes. Néantmoins les Prophètes le plus souvent, descrivent la béatitude du siècle futur sous
1) Gcn XV, 1.
8) Ps. LXXXIV, 3; LXXII1, 26 , XVI, 5 ; CXUI, 6.
l'image et figure qu'ils en avoyent receue de Dieu. Selon laquelle forme il nous faut entendre ces sentences, où il est dit, Que les justes posséderont la terre en héritage, et les iniques en seront exterminez. Jérusalem abondera en richesses, et Sion en affluence de tous biens l. Nous entendons bien que cela ne compète point à ceste vie mortelle, qui est comme un pèlerinage, et ne convenoit pas à la cité terrestre de Jérusalem : mais il convient au vray pais des fidèles, et à la cité céleste, en laquelle Dieu a préparé bénédiction et vie à tousjours 2.
3 C'est la raison pourquoy les Saincts au Vieil Testament ont plus estimé ceste vie mortelle que nous ne devons aujourd'huy faire. Car combien qu'ils cognussent trèsbien qu'ils ne se devoyent point arrester à icelle, comme à leur dernier but : néantmoins pource qu'ils réputoyent d'autre part que Dieu leur figuroil en icelle^sa grâce, pour les confermer en espoir selon leur petitesse, ils y avoyent plus grande affection que s'ils l'eussent considérée en elle-mesme. Or comme le Seigneur en testifiant sa bénévolence envers les fidèles par des bénéfices terriens, leur figuroit la béatitude spirituelle à laquelle ils devoyent tendre, aussi d'autre part, les peines corporelles qu'il envoyoit sur les malfaiteurs, estoyent enseignes de son jugement futur sur les réprouvez. Parqnoy comme les bénéfices de Dieu estoyent lors plus manifestes en choses temporelles, aussi estoyent les veugences. Les ignorans ne considérans point ceste similitude et convenance entre les peines et rémunérations qui ont esté de ce temps -là, s'esmerveillentcommentilya une telle variété en Dieu : c'est puis qu'il a esté si prompt et subit anciennement à se venger rigoureusement des hommes, incontinent qu'ils Pavoyent offensé : comment à présent, comme ayant modéré sa colère, il punit plus doucement et peu souvent. Et peu s'en faut que pour cela ils n'imaginent divers Dieux du Vieil et Nouveau Testament: ce qui mesmes est advenu aux Manichéens. Mais il nous sera aisé de nous
I) Ps. XXXVII, 9 ; JoU. XVH1, 17 ; Prov. II. 21. 22 : soui Tent en lsaïe. S)Ps. CXXXIl, i:i-13.
délivrer de tous ces scrupules, si nous pensons à la dispensation de Dieu, que nous avons notée : asçavoir que pour le temps auquel il bailloit son alliance au peuple d'Israël aucunement enveloppée, il a voulu signifier et figurer d'une part la béatitude éternelle, qu'il leur promettoit sous ces bénéfices terriens : et de l'autre l'horrible damnation que devoyent attendre les iniques sous peines corporelles.
4 La seconde différence du Vieil et Nouveau Testament gist aux figures. C'est que le Vieil Testament, du temps que la vérité estoit encores absente, la représentoit par images , et a eu l'ombre au lieu du corps. Le Nouveau contient la vérité présente et la substance : et à icelle se doyvent réduire quasi tous les passages, ausquels le Vieil Testament est opposé au Nouveau par comparaison : combien qu'il n'y ait point de passages où cela soit plus amplement traitté qu'en l'Epistre aux Hcbrieux. L'Apostre dispute là contre ceux qui pensoyent toute la religion estre ruinée, si on abolissoit les cérémonies de Moyse. Pour réfuter cest erreur, il prend en premier lieu ce qui avoit esté dit par le Prophète touchant la sacriticature de Jésus-Christ. Car puis que le Père l'a constitué Sacrificateur éternel *, il est certain que la sacriticature Lévitique est ostée, en laquelle les uns succédoyent aux autres. Or que ceste prestrise nouvelle soit plus excellente que l'autre, il le prouve, entant qu'elle est establie par serment. Il adjouste puis après, que quand la prestrise a esté ainsi transférée, il y a eu translation d'alliance. D'avantage, il remonstre que cela aussi estoit nécessaire , veu qu'il y avoit telle imbécillité en la Loy, qu'elle ne pouvoit mener à perfection *. Conséquemment il poursuit quelle estoit ceste imbécillité, c'est pource qu'elle avoit des justices extérieures, lesquelles ne pouvoyent rendre leurs observateurs parfaits selon la conscience : veu que le sang des bestes brutes ne peut pas effacer les péchez, ny acquérir vraye sainctelé 3. Il conclud doncques qu'il y a eu en la Loy une ombre des biens futurs, non pas
1) Ps. ex, v.
3) Héb. IX, 9.
î) Hëbr. VII, 18, 19.
une vive présence, laquelle nous est donnée en l'Evangile *. Nous avons yci à considérer en quel endroit c'est qu'il confère l'alliance légale avec l'alliance évangélique : l'office de Moyse avec celuy de Christ. Car si ceste comparaison se rapportoit à la substance des promesses, il y auroit une grande répugnance entre les deux Testamens : mais puis que nous voyons que l'Apostre tend ailleurs, il nous faut suyvre sou intention pour bien trouver la vérité. Mettons doncques au milieu l'alliance de Dieu, laquelle il a une fois faite pour avoir sa durée à tousjours. L'accomplissement auquel elle est ratifiée et confermée , c'est Jésus-Christ: cependant qu'il le faloit attendre, le Seigneur a ordonné par Moyse des cérémonies lesquelles en fussent signes et représentations. Cela doncques estoit en controversie : asçavoir s'il faloit que les cérémonies commandées en la Loy cessassent pour donner lieu ù Jésus-Christ. Or combien qu'elles ne fussent qu'accidens ou accessoires du Vieil Testament : toutesfois pource qu'elles estoyent instrumens par lesquels Dieu entretenoit son peuple en la doctrine d'iceluy, elles en portent le nom : comme l'Escriture a coustume d'attribuer aux Sacremens le nom des clioses qu'ils représentent. Parquoy en somme le Vieil Testament est yci nommé la manière solennelle dont le Testament du Seigneur estoit confermé aux Juifs, laquelle estoit comprinse en sacrifices et autres cérémonies. Pource qu'en icelles il n'y a rien de ferme ne solide, si on ne passe outre, l'Apostre maintient qu'elles devoyent avoir fin et estre abroguées pour céder à Jésus-Christ, lequel est pleige et Médiateur d'une meilleure alliance2: par lequel éternelle sanctification a une fois esté acquise aux esleus, et les transgressons abolies, lesquelles demeureyent en l'Ancien Testament. Ou bien si quelqu'un aime mieux, nous mettrons ceste définilion, que le Vieil Testament a esté la doctrine que Dieu a baillée, au peuple judaïque , enveloppée d'observation de cérémonies, lesquelles n'avoyent point
1) Héb. X, 1.
î) Héb. VII, 22.