LIVRE II. CHAPITRE XI
d'efficace ne de fermeté ; à ceste cause qu'il a esté temporel, pource qu'il estoit comme en suspens jusques à ce qu'il fust appuyé sur son accomplissement, et confermé en sa substance : mais que lors il a esté fait nouveau et éternel, quand il a esté consacré et establi au sang de Christ. Pour laquelle cause Christ appelle le calice qu'il clonnoit à ses disciples en la Cène, Calice du Nouveau Testament J:
pour dénoter que quand l'alliance de Dieu est seellée en son sang , lors la vérité en est accomplie : et ainsi est faite alliance nouvelle et éternelle.
5 De là il appert en quel sens sainct Paul dit, que les Juifs ont esté conduits à Christ par la doctrine puérile de la Loy, devant que luy fust manifesté en chair2. Il confesse bien qu'ils ont esté enfans et héritiers de Dieu : mais pource qu'ils estoyent comme 'en enfance, il dit qu'ils ont esté sous la charge d'un pédagogue3. Car c'estoit une chose bien convenable, que devant que le Soleil de justice fust levé, il n'y eust pas si grande clairlé de révélation, ne si claire intelligence. Le Seigneur donc leur a tellement dispensé la lumière de sa Parole, qu'ils ne la voyoyent encores que de loin et en obscureté. Pourtant sainct Paul voulant noter une telle petitesse d'intelligence, a usé du mot d'Enfance, disant que le Seigneur les a voulu instruire en cest aage-là par cérémonies, comme par rudimens ou élémens convenans à l'aage puérile , jusques à ce que Christ fust manifesté pour accroistrela cognoissance des siens, les confermant en telle sorte qu'ils ne fussent plus en enfance. C'est la distinction que Jésus-Christ a mise, en disant que la Loy et les Prophètes ont esté jusques à Jehan-Baptiste 4 : que depuis, le royaume de Dieu a esté publié. Qu'est-ce que Moyse et les Prophètes ont enseigné en leur temps? Ils ont donné quelque goust et saveur de la sagesse qui devoitestre une fois révélée : et l'ont monstrée de loin : mais quand Jésus-Christ peut estre monstre au doigt, le règne de Dieu lors est ouvert; car en luy sont cachez tous les thrésors de sagesse et doctrine5, pour
I) Mîtlh. XXVI, 28.' î) Gai. Ht, 24.
Gai. IV, 1. 4) Malth. II. 13. S) Col. II, 3.
monter quasi jusques au plus haut du ciel.
G Or à cela ne contrevient point, qu'à grand'peine en trouveroit-on un en l'Eglise chrestienne 4fui soit digne d'esire accomparé à Abraham en fermeté de foy.
Item, que les Prophètes ont eu une si grande intelligence, qu'elle suffit encores de présent à illuminer le monde. Car nous ne regardons pas yci quelles grâces nostre Seigneur a conférées à d'aucuns , mais quel ordre il a tenu pour lors : lequel apparoist mesmes en la doctrine des Prophètes, combien qu'ils aycnt eu un singulier privilège par-dessus les autres.
Car leur prédication est obscure, comme de chose lointaine, et est enclose en tigures. D'avantage quelques révélations qu'ils eussent receues, touteslois pource qu'il leur estoit nécessaire de se submettre à la pédagogie commune de tout le peuple, ils esloyent comprins au nombre des ènfans, aussi bien que les autres.
Finalement il n'y a jamais eu de ce temps-là si claire intelligence, laquelle ne sentist aucunement l'obscurelé du temps.
C'est la cause pourquoy Jésus-Christ disoil, Plusieurs Rois et Prophètes ont désiré de veoir les choses que vous voyez, et ne les ont point veues : d'ouyr les choses que vous oyez , et ne les ont point ouyes. Et pourtant bienheureux sont vos yeux de les veoir, et vos aureilles de les ouyr1. Et de faict, c'esloit bien raison que la présence de Jésus-Christ eust ce privilège d'apporter plus ample intelligence des mystères célestes au monde , qu'il n'y avoit eu auparavant, à quoy tend ce que nous avons allégué ci-dessus de la première Epistre de sainct Pierre : c'est qu'il leur a esté notifié que leur labeur estoit principalement utile à nostre temps 2.
7 Venons maintenant à la troisième différence, laquelle est piïnse de Jérémie , duquel les paroles sont : Voyci les jours viendront, dit le Seigneur, que je feray une alliance nouvelle avec la maison d'Israël et de Juda : non pas selon celle que j'ay faite avec vos Pères, au jour que je les prins par la main pour les retirer de la terre d'Egypte : car ils l'ont cassée et
1) Hattli. XIII, 17 ; Luc X, 24. 2) J Pierre I, 6, 10-12.
anéantie combien qu'ils fussent en ma ! seigneurie : mais l'alliance que je feray | avec la maison d'Israël sera telle : J'escriray ma Loy en leurs entrailles, et l'engraveray en leur cœur, et leur seray propice à remettre leurs offenses. Lors un chacun n'enseignera point son prochain : car tous me cognoistront depuis le plus grand jusques au plus petit l. De ce passage, sainct Paul a prins occasion de faire la comparaison qu'il fait entre la Loy et l'Evangile, en appelant la Loy, Doctrine litérale , prédication de mort et de damnation , escrite en tables de pierre : l'Evangile, Doctrine spirituelle dévie et de justice, engravée aux cœurs2. D'avantage que la Loy doit estre abolie, et que l'Evangile sera toujours permanent. Veu que l'intention de sainct Paul a esté d'exposer le sens du Prophète , il nous suffira de considérer les paroles de l'un , pour les entendre tous deux : combien qu'ils diffèrent aucunement ensemble. Car l'Apostre parle plus odieusement de la Loy que le Prophète. Ce qu'il fait, non pas regardant simplement la nature d'icelle: mais pource qu'il y avoit d'aucuns brouillons qui par un zèle désordonné qu'ils avoyent aux cérémonies, s'efforçoyent d'obscurcir la clairté de l'Évangile, il est contraint d'en disputer selon leur erreur et folle affection. Il nous faut doncques noter cela de particulier en sainct Paul. Quant est de la convenance qu'il a avec Jérémie, pource que l'un et l'autre opposoit le Vieil Testament au Nouveau, ils ne considèrent rien tous deux en la Loy, sinon ce qui est du propre d'icelle. Exemple : La Loy contient çà et là promesses dé la miséricorde de Dieu : mais pource qu'elles sont prinses d'ailleurs, elles ne vienent point en conte , quand il est question de la nature de la Loy, seulement ils luy attribuent de commander les choses qui sont bonnes et justes, défendre toute meschanceté, promettre rémunération aux observateurs de justice, menacer les pécheurs de la vengence de Dieu sans qu'elle puisse changer ou corriger la perversité qui est naturellement en tous hommes.
8 Maintenant exposons membre à membre la comparaison que met l'Apostre :
1) Jér. XXXI, 31-34. i) 2 Cor. III, 6, 7.
Le Vieil Testament, selon son dict, est lïtéral, pource qu'il a esté publié sans l'efficace du sainct Esprit : Le Nouveau est spirituel pource que le Seigneur l'a engravé au cœur des siens. Pourtant la seconde opposition qu'il fait est pour déclairer la première : c'est que le Vieil Testament est mortel, d'autant qu'il ne peut sinon envelopper en malédiction tout le genre humain : le Nouveau est instrument de vie, pource qu'en nous délivrant de malédiction, il nous remet en la grâce de Dieu. A une mesme fin tend ce qu'il dit après, que le premier est ministère de damnation : pource qu'il monstre tous les enfans d'Adam estre coulpables d'iniquité : le second est ministère de justice, pource qu'il nous révèle la miséricorde de Dieu, en laquelle nous sommes justifiez. Le dernier membre se doit rapporter aux cérémonies : car pource qu'elles estoyent images des choses absentes, il a falu qu'elles se soyent esvanouyes avec le temps : pource que l'Evangile contient le corps, sa fermeté dure à tousjours.
Jérémie appelle bien aussi la Loy morale une alliance infirme et fragile : mais c'est pour autre raison, asçavoir pource que par l'ingratitude du peuple elle a esté incontinent rompue et cassée : mais pource que ceste violation vient d'un vice de dehors, il ne se doit point proprement attribuer à la Loy. Aussi pource que les cérémonies par leur propre infirmité ont esté abroguées à l'advénement de Christ, elles contienent en soy la cause de leur abrogation. Or ceste différence qui est mise de la letre et de l'Esprit, ne se doit pas entendre comme si le Seigneur eust anciennement baillé sa Loy aux Juifs sans fruit ni utilité, ne convertissant personne à soy : mais cela est dit par comparaison, pour plus magnifier l'aflluence de grâce, de laquelle il a pieu au mesme Législateur, comme s'il se fust revestu d'une nouvelle personne, orner la prédication de l'Evangile pour honorer le règne de son Christ. Car si nous réputons la multitude laquelle il a recueillie de diverses nations par la prédication de son Evangile, en la régénérant par son Esprit, nous trouverons que le nombre de ceux qui ont receu la doctrine de la Loy en