LIVRE II, CHAPITRE XII
qui disent, que si Adam ne fust trébusché, le Fils de Dieu ne fust point apparu en chair : pource qu'il n'y a point certain tesmoignage de l'Escrilure qui réprouve une telle fantasie. Voire, comme si sainct Paul n'eusl point bridé ceste perverse curiosité , quand après avoir parlé de la rédemption acquise par Jésus-Christ, incontinent il commande de fuir toutes folles questions1. La rage d'aucuns s'est desbordée jusques-là, qu'estans poussez d'un appétit pervers d'estre réputezpour gens aigus, ils ont disputé si le Fils de Dieu pouvoit prendre la nature d'un asne. Si Osiander veut excuser ceste question (laquelle toutes gens craignans Dieu à bon droict ont en horreur comme un monstre détestable) et la veut excuser sous ceste couverture, qu'elle n'est point condamnée notamment : je respon que sainct Paul, n'estimant rien digne d'estre cognu outre Jésus-Christ crucifié2, n'auroit garde de recevoir un asne pour au- Iheur de salut. Parquoy, d'autant qu'ailleurs il enseigne que Jésus-Christ a esté par le conseil éternel du Père ordonné chef pour recueillir toutes choses3 : par mesme raison jamais ne recognoistra un Christ, qui n'ait eu charge ni office de racheter. 6 Le principe duquel il fait ses triomphes est du tout, frivole : c'est que l'homme a esté créé à l'image de Dieu, d'autant qu'il* a esté formé au patron de Christ, afin de le représenter en la nature humaine, de laquelle desjà le. Père avoit décrété le revestir. Osiander conclud de là, qu'encores que jamais Adam ne fust tombé et décheu de sa première origine, le Christ n'eust pas toutesfois laissé d'estre homme. Toutes gens de sain jugement cognoissent d'eux-mesmes combien cela est froid et contraint, et tiré par les cheveux, comme l'on dit. Cependant cest homme farci d'orgueil cuide avoir cognu le premier que c'est que l'image de Dieu, asçavoir que la gloire de Dieu reluisoit en Adam, non-seulement es dons excellens, desquels il estoit orné , mais aussi que Dieu habitoit essenciellement en luy. Or combien que je luy accorde qu'Adam ait porté l'image de Dieu, entant qu'il estoit
1) Tile III, 8, 9.
3) Ephés. 1, 22.
2) I Cor. II, 2.
conjoinct avec luy (qui est la vraye el souveraine perfection de dignité) toutesfois je dy que l'image de Dieu ne se doit chercher sinon aux marques d'excellence, dont Adam a esté anobli par-dessus tous animaux. Tous confessent bien d'un accord que Jésus-Christ estoit desjà lors l'image de Dieu : et par ainsi que tout ce qui a esté imprimé d'excellence en Adam, est procédé de ceste source qu'il approchoit de la gloire de son Créateur par le moyen du Fils unique. Pourtant l'homme a esté créé à l'image de celuy qui l'a formé *, et par conséquent a esté comme un miroir auquel la gloire de Dieu resplendissoit : et a esté eslevé en tel degré d'honneur par la grâce du Fils unique.
Mais il convient adjouster quant et quant, que ce Fils a esté chef en commun tant aux Anges qu'aux hommes : tellement que la dignité donnée à l'homme appartenoit aussi bien aux Anges. Car quand nous oyons que l'Escrilure les nomme fils de Dieu, il ne seroit pas convenable de nier qu'ils n'ayent des marques imprimées pour représenter leur Père. Or si Dieu a voulu démonstrer sa gloire tant aux Anges qu'aux hommes , et a voulu qu'elle fust évidente en toutes les deux natures, Osiander badine trop sottement, laissant les Anges derrière, comme s'ils ne portoyent point la ligure de Jésus- Christ : car ils ne jouiroyent pas continuellement de sa présence et de son regard, s'ils ne luy estoyent semblables.
Et de faict saint Paul n'enseigne que les hommes soyent autrement renouvelez à l'image de Dieu, que pour estre compagnons des Anges, afin d'adhérer les uns aux autres sous un mesme chef. Brief, si nous adjoustons foy à Jésus-Christ, nostre dernière félicité sera, après estre recueillis au ciel , d'estre conformes aux Anges. Que si on permet à Osiander de dire que le premier et principal patron de l'image de Dieu a esté en ceste nature humaine que devoit prendre Jésus-Christ, on pourra aussi conclurre à l'opposite, qu'il devoit aussi bien prendre la forme des Anges, puis que l'image de Dieu leur appartient.
1) Gen. I, 27.
7 II ne faut point doncques qu'Osiander craigne, comme il prétend, que Dieu soit trouvé menteur, si desjà il n'eust eu en son Esprit le décret immuable de faire son Fils homme. Car encores que Testât de l'homme n'eust pas esté ruiné, il n'eust pas laissé d'eslre semblable à Dieu avec les Anges : et toutesfois il n'eust pas esté nécessaire que le Fils de Dieu deveinst homme ou Ange. C'est aussi en vain qu'il craind ceste absurdité, s'il n'eust point esté déterminé par le conseil immuable de Dieu devant qu'Adam fust créé, que Jésus-Christ deust naistre homme , non pas comme Rédempteur, mais comme le premier des hommes, que son honneur en cela ne soit amoindri, veu qu'il ne seroit nay que par accident pour restaurer le genre humain qui estoit perdu : et ainsi qu'il auroit esté créé à l'image d'Adam. Car pour quoy aura-il en horreur ce que l'Escriture enseigne tant ouvertement, c'est qu'il a esté fait du tout semblable à nous, excepté péché L? Dont sain et Luc ne fait nulle difficulté de le nommer en la généalogie qu'il récite, Fils d'Adam2. Je voudroyebien aussi sçavoir pourquoy il est appelé le second Adam en sainct Paul3, sinon d'autant que le Père céleste l'a assujeti à la condition des hommes pour retirer les successeurs d'Adam de la ruine où ils estoyent plongez. Car si le conseil de Dieu, de luy donner forme humaine avoit précédé en ordre la création, il devroit estre appelé le premier Adam. Il ne couste rien à Osiander d'affermer en tant que Jésus- Christ estoit prédestiné en l'Esprit de Dieu d'estre fait homme, que tous ont esté formez en ce patron. Sainct Paul au contraire, nommant Jésus-Christ, Second Adam, met au milieu de l'origine première et de la restitution que nous obtenons par Christ, la ruine et confusion qui est entrevenue, fondant la venue de Jésus- Christ sur la nécessité de nous réduire en nostre estât. Dont il s'ensuit que c'a esté la cause de faire prendre chair humaine au Fils de Dieu. Osiander argue aussi mal et sottement, en disant que si Adam eust persisté en son intégrité, il
1) Héb. IV, 15.
S) 1 Cor. XV, 45.
2) Lue III, 38.
eust esté image de soy-mesme , et non pas de Jésus-Christ. Car combien que le Fils de Dieu n'eust jamais prins chair, l'image de Dieu n'eust pas laissé de reluire en nos corps et en nos âmes : et comme par les rayons d'icelle il eust tousjours apparu que Jésus-Christ estoit vrayement chef, ayant la primauté entre les hommes. Par ce moyen sa subtilité frivole est solue : c'est que les Anges eussent esté privez de ce chef, si Dieu n'eust déterminé en soy de faire son Fils homme, mesmes sans que le péché d'Adam l'eust requis. Car il prend trop inconsidérément ce que nul de sens rassis ne luy ottroyera : asçavoir que Jésus-Christ n'ait point de prééminence sur les Anges sinon d'autant qu'il est homme : veu qu'au contraire il est facile de tirer des paroles de sainct Paul, qu'entant qu'il est la Parole éternelle de Dieu, il est aussi premier-nay de toutes créatures1 : non pas qu'il ait esté créé ne qu'il doive estre nombre entre les créatures, mais pource que Testât du monde, en ceste beauté qu'il a eue tant excellente, n'a pas eu d'autre principe. Or entant qu'il a esté fait homme, il est appelé premier-nay des morts2. L'Apostre comprend l'un et l'autre en brief, et le nous donne à considérer, quand il dit que toutes choses ont esté créées par le Fils, alin qu'il dominast sur les Anges : et qu'il a esté fait homme, afin de venir faire office de Rédempteur. C'est unepareille sottise à Osiander, dédire que les hommes n'eussent point eu Jésus- Christ pour Roy, s'il n'eust esté homme? Voire, comme s'il n'y eust eu nul Règne ni Empire de Dieu, quand le Fils unique, combien qu'il ne fust point vestu de chair humaine, ayant recueilli les hommes et les Anges sous soy, eust présidé sur eux en sa gloire. Mais il se trompe tousjours ou plustost s'ensorcelle en ceste resverie : c'est que l'Eglise eust esté sans teste, si Jésus-Christ ne fust apparu en chair. Voire, comme s'il n'eust peu avoir sa prééminence sur les hommes pour les gouverner par sa vertu divine , et leur donner vigueur par la force secrète de son Esprit : voire les nourrir comme son
1) Col. I, (S.
2) Col. 1, 18.