‹ Institution de la religion chrestienneChapitre 310 sur 335 · LIVRE H, CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

LIVRE H, CHAPITRE XIII

mots, qu'il a esté trouvé comme homme en figure, sinon que pour un temps sa gloire divine n'a point relui, mais seulement la forme humaine en condition vile et basse? Autrement aussi ce que dit sainct Pierre ne conviendrait point: c'est qu'il est mort en chair et vivifié en Esprit1, sinon qu'il eust esté infirme en la nature humaine. Ce que sainct Paul explique plus clairement , disant qu'il a souffert selon l'infirmité de la chair2. El de là provient ceste hautesse, laquelle sainct Paul notamment exprime que Jésus- Christ a obtenu après s'estre anéanty.

Car il ne pouvoit estre exalté, sinon entant qu'il est homme composé de corps et d'âme. Manichée luy a forgé un corps en l'air, d'autant qu'il est nommé le second Adam céleste, estant venu du ciel3: mais l'Apostre n'introduit point là une substance céleste de la chair de Jésus- Christ, mais sa vertu spirituelle laquelle il espand sur nous afin de nous vivifier. Or nous avons desjà veu que sainct Pierre et sainct Paul la séparent delachair;mesmes par ce passage la doctrine que nous tenons avec tous Chrestiens, quant à la chair de Jésus-Christ, est trèsbien establie. Car s'il n'avoit une mesme nature de corps avec nous, tous les argumens que sainct Paul ameine et déduit, tomberoyent bas : asçavoir, que. si Christ est ressuscité, nous ressusciterons : si nous ne ressuscitons point, que Jésus-Christ n'est point ressuscité4. Quelques cavillations que les Manichéens s'efforcent de chercher, ils ne se despestreront jamais de ces raisons-là. C'est une eschappatoire frivole de ce qu'ils babillent, que Jésus- Christ est nommé Fils de l'homme, à cause qu'il a esté promis aux hommes : Car c'est chose notoire que ceste façon de parler est prinse de la langue hébraïque, en laquelle Fils de l'homme vaut autant comme vray homme, comme par toute l'Escriture les hommes sont nommez fils d'Adam. Et pour ne point chercher preuve de loin, un passage nous suffira. Les Aposlres approprient à Jésus- Christ ce qui est dit au Pseaume huitième, Qu'est-ce que de l'homme, que tu as sou-

1) 1 Pierre III, 18.

3) 1 Cor. XV, 47.

2) ï Cor. XIII, K.

4) 1 Cor. XV, 13, 14.

venance de luy? ou le fils de l'homme, que tu le visites ? Par ceste façon de parler la vraye humanité de Jésus-Christ est exprimée, car combien qu'il n'ait pas esté engendré de père mortel à la façon commune, toutesfois son origine est d'Adam.

Et de faict, sans cela ce que nous avons desjà allégué ne consisteroit point , qu'il a esté fait participant de chair et de sang pour assembler les «nfants de Dieu en un li Car par ces mots il nous démonstre qu'il est compagnon de nostre nature. Il y a un mesme sens en ce que l'Apostre adjouste, que Pautheur de saincteté et ceux qui sont sanctifiez sont d'un. Car que cela se doyve rapporter à la mesme nature que le Fils de Dieu a commune avec nous, il appert par ce qu'il adjouste incontinent : asçavoir qu'il n'a point de honte de nous appeler Frères2. Car si au paravant il eust dit que les fidèles sont de Dieu, Jésus-Christ n'auroit nulle occasion d'avoir honte en nous acceptant :

mais pource que selon sa grâce infinie il s'accompagne avec nous, qui sommes bas et contemptibles, voilà pourquoy il est dit qu'il n'en a point honte. C'est en vain que les adversaires répliquent que par ce moyen les incrédules seroyenl frères de Jésus-Christ : veu que nous sçavons que les enfans de Dieu ne sont point nais de chair et de sang, mais du sainct Esprit par foy. Pourtant la seule chair ne fait point une conjonction fraternelle. Or combien que l'Apostre face cest honneur aux fidèles tant seulement, d'estre d'une substance avec Jésus-Christ, il ne s'ensuit pas que les incrédules n'ayenl une mesme origine de chair, comme quand nous disons que Jésus-Christ a esté fait homme pour nous faire enfans de Dieu, cela ne s'estend pas à tout chacun : car la foy doit entrevenir au milieu , pour nous enter spirituellement au corps de Jésus-Christ. Ils se monstrent aussi bien bestes, en arguant que Jésus-Christ, puis qu'il est appelé premier-nay entre ses frères 3 devoit donc estre le fils aisné d'Adam, et devoit naistre dés le commencement du monde, pour avoir telle primogéniture. Car ce nom ne se rapporte point

1) Heb. Il, 1'..

3) Rom. VIII, 29.

2) Uéb. II, 12.

à l'aage, mais à la dignité et éminence de vertu que Jésus-Christ a par-dessus tous. Quant à ce qu'ils disent que Jésus-Christ a prins la nature des hommes, non pas des Anges, pource qu'il a receu à soy en amitié le genre humain1 : ceste échappatoire ne leur sert de rien. Car l'Apostre, pour amplifier l'honneur que Jésus-Christ nous a fait , nous compare avec les Anges, lesquels ont esté inférieurs à nous en cest endroit. Mesmes si on poise droictement le tesnioignage de Moyse, où il dit que la semence de la femme brisera la teste du serpent2, il suffit pour décider toute ceste dispute : car il n'est pas là question seulement de Jésus-Christ, mais de tout le genre humain. Pource que la victoire acquise par Jésus-Christ nous appartient, Dieu prononce en général que ceux qui seront descendus du lignage de la femme, seront victorieux par-dessus le Diable. Dont il s'ensuit que Jésus-Christ a esté engendré de la race humaine, veu qu'un tel bien est fondé en luy. Car l'intention de Dieu estoit de consoler Eve à laquelle il parloit, de peur qu'elle ne fust accablée de tristesse et désespoir.

3 Ces brouillons aussi monstrent leur sottise autant que leur impudence, enveloppans en allégories ces mots tant clairs, que Jésus-Christ est la lignée d'Abraham, et le fruit du ventre de David. Car si ce nom de semence eust esté mis en tel sens, sainct Paul ne l'eust pas dissimulé, quand il prononce clairement et sans figure , qu'il n'y a point plusieurs rédempteurs de la lignée d'Abraham, mais Jésus-Christ seul3. Autant vaut ce qu'ils prétendent qu'il n'est appelé Fils de David, sinon pource qu'il luy avoit esté promis, et a esté manifesté en son temps. Car sainct Paul après l'avoir nommé Fils de David, adjoustant ce mot, Selon la chair4, spécifie sans doute la nature d'homme. Pareillement au chapitre IX, après avoir dit qu'il est Dieu bénit éternellement, il met à part qu'il est descendu des Juifs selon la chair. D'avantage s'il n'estoit vrayement engendré de la race de David, que signifieroil ceste façon de parler, qu'il est le fruit de son ventre? et qu'emporteroit

1) Héb. Il, 16.

Z) Gai. III, 16.

2) Gen. III, 15.

*) Rom. I, 3.

ceste promesse, Il descendra successeur de tes reins, qui demeurera ferme en ton throne ' ? Ils brouillent aussi par vaine sophisterie le récit que fait sainct Matthieu de la généalogie de Jésus-Christ.

Car combien qu'il ne raconte point le père et les ancestres de Marie , mais de Joseph , toutesfois pource qu'il traitte d'une chose pour lors assez cognue de grans et petis, ce luy est assez de monstrer que Joseph estoit sorti de la lignée de David : veu mesmes qu'on sçavoit que Marie estoit de la mesme famille. Sainct Luc poursuit plus outre : c'est que le salut apporté par Jésus-Christ est commun à tout le genre humain, d'autant qu'il est engendré d'Adam père commun de tous.

Je confesse que de la généalogie, comme elle est couchée, on ne pourroit pas conclurre que Jésus-Christ fust fils de David, sinon d'autant qu'il est nay de Marie : mais les nouveaux Marcionites se monstrent bestes, et par trop orgueilleux tout ensemble , quand pour colorer leur erreur, asçavoir que Jésus-Christ s'est fait un corps de rien, ils disent que les femmes sont sans semence : en quoy ils renversent tous les élémens de nature.

Or pource que ceste dispute n'est point théologique, mais plustost de Philosophie et de Médecine, je m'en déporte:

non pas qu'il soit difficile de les rembarrer, veu que les raisons qu'ils ameinent peuvent estre aisément abatues en trois mots : mais pource que je ne me veux point divertir de l'instruction que j'ay proposé de donner en ce livre. Ainsi pour nous tenir à l'Escriture, quant à ce que ces brouillons allèguent qu'Aaron et Joïadah ont prins femmes de la lignée de Juda : et pourtant si les femmes avoyent semence pour engendrer., que lors la discrétion des lignées eust esté confuse : je respon que la semence virile, quant à l'ordre politique, a ceste prérogative et dignité, que l'enfant prend son nom du père : mais que cela n'empesche point que la femme n'engendre aussi de son costé. Et ceste solution s'estend à toutes les généalogies que récite l'Escriture. Souvent elle fait mention des

1) Ps. CXXXII, 18.

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