LIVRE II, CHAPITRE XIII
hommes : est-ce à dire que les femmes ne soyent rien ? Or les petis enfans peuvent juger qu'elles sont comprinses sous les hommes. Tour ceste raison il est dit quelquesfois, que les femmes enfantent à leurs maris: pource que le nom de la famille demeure tousjours vers les masles.
Au reste , comme Dieu a donné ce privilège aux hommes pour la dignité de leur sexe, que selon la condition des pères les enfans soyent tenus pour nobles ou vileins, à l'opposite les loix civiles ordonnent que l'enfant , quant à la servitude , suyve la condition de la mère, comme un fruit provenant d'elle : dont il s'ensuit que ce qu'elles portent est procréé en partie de leur semence. Et aussi c'est un langage receu de tous temps et entre tous peuples, que les mères soyent appelées génitrices. A quoy aussi s'accorde la Loy de Dieu, laquelle sans raison défendroit le mariage de l'oncle avec la fille de sa sœur, veu qu'il n'y auroit autrement nulle consanguinité. Il seroit aussi licite à un homme de prendre à femme sa sœur, fille seulement de sa mère : veu qu'elle ne luy seroit point parente. Je confesse bien que les femmes, quant à la génération , sont comme instrumens passifs :
mais je di que ce qui est prononcé des hommes, leur est aussi bien attribué, car il n'est pas dit que Jésus Christ soit fait par la femme, mais de la femme1.
Aucuns de ces hérétiques sont si vileins, que d'interroguer si c'est chose décente, que Jésus-Christ ait esté procréé d'une semence qui est sujette au mal qui advient aux femmes : en quoy on voit qu'ils ont perdu toute honte. Je respon simplement en un mot, qu'ils seront contraints de confesser, quoy qu'il en soit, que Jésus-Christ a esté nourri au sang de la Vierge, à quelque povreté qu'il fust sujet. Ainsi la question qu'ils esmeuvent leur est contraire. On peut donc droictement et à bonne raison conclurre des paroles de sainct Matthieu, puis que Jésus-Christ est engendré de Marie, qu'il est créé et formé de sa semence : comme quand il est dit que Booz est engendré de Rahab, une semblable génération est signifiée2. Et de
<) Gai. IV, *.
2) Malth. I, 5, 16.
faict sainct Matlhieu n'entend pas de faire seulement de la Vierge un canal, par lequel Jésus-Christ soit passé : mais il discerne cest ordre admirable et incompréhensible d'engendrer, de celuy qui est vulgaire en nature, en ce que Jésus-Christ par le moyen d'une Vierge a esté engendré de la race de David. Car il est dit que Jésus-Christ a esté engendré de sa mère enmesmesens et selon une mesme raison qu'il est dit qu'Isaac a esté engendré d'Abraham, Salomon de David , et Joseph de Jacob. Car l'évangéliste déduit tellement le fil de son texte, qu'en voulant prouver que Jésus-Christ a eu son origine de David, il se contente de ceste raison, qu'il a esté engendré de Marie. Dont il s'ensuit qu'il prenoit ce point pour résolu, que Marie estoit parente de Joseph , et par conséquent de la race de David.
4 Les absurdités qu'ils mettent en avant contre nous, sont plenes de calomnies puériles. Us estiment que ce seroit grand opprobre à Jésus-Christ d'estre sorti de la race des hommes, pource qu'il ne pourroit pas estre exempté de la loy commune, laquelle enclost sans exception toute la lignée d'Adam sous péché. Mais la comparaison que fait sainct Paul soud trèsbien ceste difficulté : c'est que comme par un homme le péché est entré au monde, et par le péché la mort : aussi par la justice d'un homme la grâce a abondé 1. A quoy respond l'autre passage, Que le premier Adam a esté terrestre de terre, et en âme vivante2 : le second a esté céleste du ciel, et en Esprit vivifiant. Parquoy le mesme Apostre disant que Jésus-Christ a esté envoyé en similitude de chair pécheresse pour sa-' tisfaire à la Loy, le sépare notamment du rang commun, à ce qu'estant vray homme il soit sans vice ne macule3. Us se monstrent aussi fort badins, en arguant que si Jésus-Christ est pur de toute corruption, en ce qu'il a esté engendré par l'opération miraculeuse du sainct Esprit, de la semence de la Vierge, qu'il s'ensuyvroit que la semence des femmes n'est pas impure, mais seulement celle des hommes. Car nous ne disons pas que
1) Rom. Y, 1S.
3) Rom. VIII 3.
î) 1 Cor. XV, 47.
Jésus-Christ est exempt de toute tache et contagion originelle, pource qu'il a esté engendré de sa mère sans compagnie d'homme : mais pource qu'il a esté sanctifié du sainct Esprit, afin que sa génération fust entière et sans macule, comme devant la cheute d'Adam. Brief, cela nous demeure tousjours arresté, que toutesfois et quantes que l'Escriture nous parle de la pureté de Jésus-Christ, cela se rapporte à sa nature humaine : pource qu'il seroit superflu de dire que Dieu est parfait et sans macule. La sanctification aussi de laquelle il parle en sainctJehan, n'a point de lieu en sa divinité. Ce qu'ils répliquent, que nous faisons donc double semence d'Adam, si Jésus-Christ, qui en est descendu, n'a eu en soi nulle contagion, est de nulle valeur. Car la génération de l'homme n'est pas immonde ne vicieuse de soy, mais la corruption y est
survenue d'accident par la cheute et ruine. Parquoy il ne se faut esbahir si Jésus- Christ, par lequel l'intégrité devoit estre restituée, a esté séparé du rang commun pour n'estre point enveloppé en la condamnation. Ils usent aussi d'une gaudisserie, en laquelle ils monstrent qu'ils n'ont ne crainte de Dieu ny honnesteté : c'est que si le Fils de Dieu a vestu nostre chair, il auroit esté enserré en une bien petite loge. Car combien qu'il ait uni son essence infinie avec nostre nature, toutesfois c'a esté sans closture ne prison ; car il est descendu miraculeusement du ciel, en telle sorte qu'il y est demeuré : et aussi il a esté miraculeusement porté au ventre de la Vierge, et a conversé au monde, et a esté crucifié, tellement que ce pendant selon sa divinité il a tousjours rempli le monde comme au paravant.