LIVRE II, CHAPITRE XIV
tures, qui est. en Jésus-Christ, qu'elle communique à l'une ce qui appartient à l'autre : laquelle forme de parler a esté nommée par les anciens Docteurs, Communication des propriétez.
2 Ces choses pourroyent estre tenues pour mal seures, si nous n'avions en main des passages de l'Escriture tant et plus, pour prouver que rien de ce que nous avons dit n'a esté forgé des hommes. Ce que Jésus-Christ disoit de soy, qu'il estoit devant Abraham1, ne peut convenir à son humanité. Je say bien de quelle sophisterie les esprits erronés dépravent ceste sentence : c'est qu'il a esté devant tous siècles, pource que desjà il estoit prédestiné Rédempteur au conseil de son Père, et c.ognu tel entre les fidèles. Mais puis qu'ouvertement il distingue son essence éternelle du temps de sa manifestation en chair, et que notamment il se veut monstrer plus excellent qu'Abraham par son ancienneté, il n'y a nulle doute qu'il ne prene à soy ce qui est propre à la divinité. Ce que sainct Paul l'appelle premier-nay de toutes créatures*2, disant qu'il a esté devant toutes choses, et que toutes choses consistent par luy : ce que luy-mesme prononce, qu'il a eu sa gloire avec le Père devant que le monde fust créé, et que dés le commencement il besongne tousjours avec le Père 3 : cela n'appartiendroit point à la nature humaine. Parquoy il convient attribuer le tout en particulier à la divinité. Ce qu'il est nommé serviteur du Père k ; ce que sainct Luc récite, qu'il est creu en aage et sagesse envers Dieu et envers les hommes : ce que luy-mesme proteste de ne point chercher sa gloire, dé ne sçavoir quand sera le dernier jour, qu'il ne parle point de soy, qu'il ne fait point sa volonté : ce que sainct Jehan dit, qu'on l'a veu et touché, cela est de la nature humaine seulement 5. Car entant qu'il est Dieu, il ne peut augmenter ne diminuer, et fait toutes choses pour l'amour de soy-mesme, rien ne luy est caché, il ordonne et dispose tout comme ^il luy
1) Jean VIII, 58. 2) Col. I, 15.
3) Jeun XVII, 5 ; V, 17.
V) Is. XLII, 1, et autres passades.
5) Luc II, 52 ; Jean VIII, 50 ; Marc XIII, 32 ; Jean XIV, 10; VI, 38; Luc XXIV, 39.
plaist, il est invisible et ne se peut manier : et toutesfois il n'attribue point toutes ces choses simplement à sa nature humaine, mais il les prend à soy comme convenantes à la personne du Médiateur.
La communication des propriétez se prouve par ce que dit sainct Paul, que Dieu s'est acquis l'Eglise par son sang. Item, que le Seigneur de gloire a esté crucifié. Mesmes ce que nous venons d'alléguer de sainct Jehan, que la Parole de vie a esté touchée ; car Dieu n'a point de sang et ne peut souffrir, ny estre touché des mains *. Mais d'autant que Jésus-Christ, qui estoit vray Dieu et vray homme, a esté crucifié et a espandu son sang pour nous : ce qui a esté fait en sa nature humaine est improprement appliqué A la divinité, combien que ce ne soit pas sans raison. Il y a un pareil exemple en sainct Jehan ; quand il dit que Dieu a exposé sa vie pour nous 2; car chacun voit que ce qui est propre à l'humanité, est communiqué avecl'autre nature. Derechef, quand Jésus - Christ conversant encores au monde, disoit que nul n'estoit monté au ciel, sinon le Fils de l'homme qui estoit au ciel 3 : il est notoire que selon l'homme et en la chair qu'il avoit vestue, il n'estoit pas au ciel : mais d'autant que luy-mesme estoit Dieu et homme, au regard de l'union des deux natures, il attribuoità l'une ce qui estoit à l'autre.
3 Mais les passages quicomprenenlles deux natures ensemble, sont les plus clairs et faciles pour monstrer quelle est la vraye substance de Jésus-Christ. Et de tels l'Evangile sainct Jehan en est plein. Car ce que nous lisons là, asçavoir qu'il a eu authorité du Père de remettre les péchez, de ressusciter ceux qu'il veut, de donner justice, saincteté et salut, d'estre establi Juge sur les vivans et sur les morts, et qu'il soit honoré comme le Père. Finalement ce qu'il se dit estre la clairté du monde, bon pasteur, le seul huis et la vraye vigne *, n'est point spécial ny à la déité, ny à l'humanité d'autant que le Fils de Dieu a esté orné de
1) Act. XX, 28; 1 Cor. II, 16 ; 1 Jean I, 1.
2) 1 Jean III, 16. 3) Jean III, 13.
4) Jean I, 29; V, 21-23 ; VUI, 12; IX, 5 ; X, 9, 11