‹ Institution de la religion chrestienneChapitre 315 sur 335 · LIVRE II, CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE XIV

n'est pas homme, d'autant qu'il est Dieu : et qu'il n'est pas Dieu, d'autant qu'il est homme : et qu'il n'est ne Dieu ny homme, d'autant qu'il contient toutes les deux natures en soy1? Nous concluons donc que Christ, en tant qu'il est Dieu et homme composé de deux natures unies et non point confuses, est nostre Seigneur et vray Fils de Dieu, mesmes selon l'humanité: combien «que ce ne soit point à raison de l'humanité. Car il nous faut avoir en horreur l'hérésie de Nestorius, lequel divisant plustost que distinguant les natures de Jésus-Christ, imaginoit ainsi un Christ double. Au contraire nous voyons comment l'Escriture nous chante haut et clair, que celuy qui doit naistre de la vierge Marie sera nommé Fils de Dieu2, et qu'icelle vierge est mère de nostre Seigneur. Il nous faut semblablement garder de la folie enragée d'Eutyches, lequel en voulant monstrer l'unité des personnes en Jésus-Christ destruisoit toutes ses deux natures. Car nous avons allégué desjà tant de tesmoignages, où la nature divine est distinguée de l'humaine : et y en a tant par toute l'Escriture qu'ils peuvent fermer la bouche mesmes aux plus contentieux. Et tantost j'en amèneray quelques-uns qui seront pour abatre cest erreur. Pour ceste heure un seul nous suffira : c'est que Jésus-Christ n'eusl point appelé son corps Temple3, sinon que sa divinité y eust habité, comme l'âme a son domicile au corps. Parquoy comme à bon droict Nestorius fut condamné au concile d'Ephèse : aussi depuis Eutyches méritoit la sentence et condamnation qu'il receut, tant au concile de Constantiuoble qu'en celui de Chalcédoine: d'autant qu'il n'est non plus licite de confondre les deux natures en Jésus-Christ, que de les séparer, mais les faut distinguer en les unissant.

5 Or de nostre temps mesme il s'est eslevé un monstre, qui n'est point moins pernicieux que ces hérétiques anciens, asçavoir Michel Servet, lequel a voulu supposer au lieu du Fils de Dieu je ne sçay quel fantosme, composé de l'essence

1) Augusl., In Enchir. ad Laurent., cap. XXXVI.

2) Luc I, 32. 3) Jean II, 19.

de Dieu, de son Esprit, de chair, et de trois élémens non créez. En premier lieu il nie que Jésus-Christ soit autrement ni pour autre raison Fils de Dieu, sinon d'autant qu'il a esté engendré au ventre de la Vierge par le sainct Esprit. Or son astuce tend là, qu'en renversant la distinction des deux natures, Jésus-Christ soit comme une masse ou un meslinge composé d'une portion de Dieu, et d'une portion de l'homme : et loutesfois ne soit réputé ne Dieu ny homme. Car la somme de ses discours est telle, que devant que Jésus-Christ fust manifesté en chair, il n'y avoit en Dieu que des ombrages et figures, dont la vérité et l'effecl n'a point commencé vrayement d'estre, jusques à ce que la Parole a commencé d'estre Fils de Dieu, selon qu'elle estoit prédestinée à tel honneur. Or nous confessons bien que le .Médiateur, qui est nay de la vierge Marie, est, à parler proprement, le Fils de Dieu. Et de faict, sans cela Jésus- Christ, en tant qu'il est homme, ne seroit point miroir de la grâce inestimable de Dieu, en ce que telle dignité luy a esté donnée d'estre Fils unique de Dieu. Cependant toutesfois la doctrine de l'Eglise demeure ferme : c'est qu'il doit estre recognu Fils de Dieu : pource qu'estant devant tous siècles la Parole engendrée du Père, il a prins nostre nature, l'unissant à sa divinité. Les Anciens ont nommé ceci, Union hypostatique, entendans par ce mot que les deux natures ont esté conjoinctes en une personne. Ceste forme de parler fut trouvée et mise en usage, pour abolir la resverie de Nestorius : lequel imaginoit que le Fils de Dieu avoit tellement habité en chair, qu'il n'estoit point pourtant homme. Servet nous calomnie que nous faisons deux Fils de Dieu, en disant que la Parole éternelle, devant que prendre chair estoit desjà Fils de Dieu. Voire, comme si nous disions autre chose que ce que l'Escriture porte : asçavoir que celuy qui estoit Fils de Dieu a esté manifesté en chair. Car combien qu'il fust Dieu devant qu'estre fait homme, ce n'est point à dire qu'il ait commencé d'estre un nouveau Dieu.

Il n'y a non plus d'absurdité en ce que nous disons que le Fils de Dieu est ap-

paru en chair : auquel toutesfois ce tiltre convenoit au paravant, au regard de la génération éternelle. Ce que le propos de l'Ange à la vierge Marie signifie : Ce qui naistrade toy Sainct, sera appelé Fils de Dieu ; comme s'il disoit que le nom de Fils qui avoit esté obscur sous la Loy, d'oresenavant seroit renommé et publié.

A quoy s'accorde le dire de sainct Paul, c'est qu'esfans maintenant Fils de Dieu, nous pouvons crier en plene liberté et avec fiance, Abba, Père l. Je demande si les saincts Pères jadis n'ont point esté réputez au rang des enfans de Dieu. Or il est certain qu'estans fondez là-dessus, ils ont invoqué Dieu pour leur père, mais pource que le Fils unique de Dieu estant manifesté au monde, ceste paternité céleste a esté plus évidemment cognue, saint Paul assigne ce privilège au règne de Jésus-Christ. Il nous faut toutesfois constamment tenir cest article, que Dieu n'a jamais esté Père des hommes ni des Anges, qu'au regard de son Fils unique: principalement des hommes, lesquels il hait justement à cause de leur iniquité; et ainsi, que nous sommes enfans par adoption, pource que Jésus- Christ l'est de nature. Si Servet réplique, que telle grâce provenoit de ce que Dieu avoit prédestiné en son conseil d'avoir un Fils qui seroit chef de tous les autres : je respon qu'il n'est point yci question des figures, comme la purgation des péchez a esté représentée au sang des bestes brutes : mais comme ainsi soit que les Pères sous la Loy ne peussent estre enfans de Dieu de faict, si leur adoption n'eust esté fondée au chef, de luy ravir ce qui a esté commun à ses membres, il n'y auroit nul propos. Je passeray encores plus outre : Puis que l'Escriture appelle les Anges enfans de Dieu, desquels telle dignité ne dépendoit point de la rédemption à venir, si faut-il néantmoins bien que Jésus-Christ précède en ordre, veu que c'est lui qui les conjoinct à son Père. Je répéteray derechef ce propos en brief, conjoignant les hommes avec les Anges : Puis que tous les deux dés la première origine du monde ont

1) Rom. VIII, 15.

esté créez à ceste condition, que Die leur fust Père en commun, suyvant ce que dit sainct Paul, que Jésus-Christ a tousjours esté chef, et premier-nay de toutes créatures1, pour avoir primauté en tout : j'estime que de là on peut trèsbien conclurre, que le Fils de Dieu a esté aussi bien devant la création du monde. 6 Que si l'honneur et qualité du Fils a prins son commencament du temps qu'il est apparu en chair, il s'ensuyvra qu'il est Fils au regard de sa nature humaine. Servet et tels phrénéîiques veulent que Jésus-Christ ne soit pas Fils de Dieu, sinon d'autant qu'il est apparu en chair, pource que hors la nature humaine il ne peut estre tenu pour tel. Qu'il me responde maintenant, s'il est Fils selon les deux natures également. Il en gazouille bien ainsi : mais sainct Paul nous enseigne d'une façon toute autre. Nous confessons bien que Jésus-Christ en son humanité est Fils de Dieu, non pas comme les fidèles par adoption seulement et de grâce, mais vray et naturel : et par conséquent unique, afin d'estre discerné par ceste marque d'avec tous les autres. Car Dieu nous fait cest honneur, à nous qui sommes régénérez en vie nouvelle, de nous tenir pour ses enfans : mais il réserve à Jésus-Christ le nom de vray Fils et unique. Et comment seroit-il unique en tel nombre de frères, sinon d'autant que nous avons receu de pur don ce qu'il possède de nature? INous estendons bien cest honneur et dignité à toute la personne du Médiateur : c'est que celuy qui est nay de la Vierge, et s'est offert pour nous en la croix, soit proprement Fils de Dieu, toutesfois au regard et pour raison de sa déité : comme sainct Paul enseigne, en disant qu'il a esté choisi pour servir à l'Evangile, lequel Dieu avoit promis touchant son Fils, qui luy a esté engendré de la semence de David selon la chair, et d'éclairé Fils de Dieu en vertu2. Pourquoy en le nommant distinctement Fils de David selon la chair, diroit-il d'autre costé qu'il a esté déclairé Fils de Dieu, s'il ne vouloit signifier que ceste dignité dépend d'ailleurs que de la nature

1) Col. I, 15.

2) Rom. I, 1-4.

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