LIVRE II, CHAPITRE XIV
humaine? Car en pareil sens qu'il dit ailleurs, que Jésus-Christ a souffert selon l'infirmité de la chair, et est ressuscité en vertu de l'Esprit1, il met yci la diversité entre les deux natures. Certes il faut que ces fantastiques, vueillent-ils ou non, confessent que comme Jésus- Christ a prins de sa mère la nature pour laquelle il est nommé Fils de David, aussi qu'il a de son Père la nature qui luy fait obtenir degré de Fils, voire laquelle est autre et diverse que son humanité. L'Escriture luy attribue double tiltre, l'appelant maintenant Fils de Dieu, maintenant Fils d'homme. Quant au second, il n'y a nulle difficulté qu'il ne soit appelé Fils d'homme selon l'usage commun de la langue hébraïque, pource qu'il est descendu de la race d'Adam. Je conclu à l'opposite, qu'il est aussi appelé Fils de Dieu, pour raison de sa divinité et essence éternelle : pource qu'il n'est point moins convenable que le nom de Fils de Dieu se rapporte à la nature divine, que le nom de Fils d'homme à l'humaine. En somme, au lieu que j'ay allégué, sainct Paul n'entend pas autrement, que Jésus-Christ estant engendré de la semence, de David selon la chair a esté déclairé Fils de Dieu, qu'en un autre passage il dit, combien qu'il soit descendu des Juifs selon la chair, qu'il est Dieu bénit éternellement2. Si en tous les deux lieux la distinction des deux natures est notée, à quel tiltre Servet et ses complices nieront-ils que Jésus-Christ, qui est fils de l'homme selon la chair, ne soit Fils de Dieu au regard de sa nature divine?
7 Ils s'escarmouchent fort en alléguant ces passages pour maintenir leur erreur : c'est que Dieu n'a point espargné son propre Fils. Item, que Dieu a commandé à l'Ange, que ce qui seroit nay de la Vierge fust nommé Fils du Souverain 3. Mais afin qu'ils ne s'enorgueillissent point en une objection si vaine, qu'ils considèrent un peu avec moy avec quelle fermeté ils arguent. S'ils veulent conclurre qu'à cause que Jésus-Christ estant conceu est nommé Fils de Dieu, qu'il a commeneé de l'eslre depuis sa conception : il
1) Cor. XIII, '*.
3 Rom. VIII, 32; Luc I, 32.
2) Rom. IX, S.
s'ensuyvra que la Paro'e, qui est Dieu, aura eu commencement de son eslre depuis qu'elle a esté manifestée en chair, veu que sainct Jehan dit qu'il annonce de la Parole, laquelle ses mains ont touchée1. D'avantage, s'ils veulent suyvre telle façon d'arguer, comment seront-ils contrainls d'exposer ce dire du Prophète, Toy Bethléhem terre de Judée, qui es petite entre les capitaineries de Juda, de toy me naistra le Gouverneur qui présidera sur mon peuple Israël : et son issue dés le commencement , dés les jours éternels2? Or ce que Servet pense faire valoir contre nous s'esvanouit en l'air. Car j'ay desjà testifié que nous ne favorisons point à Nestorius, lequel s'est forgé un double Christ : mais disons que Jésus-Christ nous a faits avec soy Fils de Dieu, en vertu de la conjonction fraternelle qu'il a avec nous pource qu'en la chair qu'il a prinse de nous, il est vrayement Fils unique de Dieu. Et sainct Augustin advertit prudemment, que c'est un miroir notable de la grâce singulière de Dieu, de ce que Jésus-Christ, entant qu'il est homme, est parvenu en tel honneur, lequel il ne pouvoit mériter. Jésus-Christ donc a esté orné de cçste excellence selon la chair, mesmes dés le ventre de la mère, d'eslre Fils de Dieu : mais ce pendant si ne faut-il pas en l'unité de sa personne imaginer un meslinge confus, lequel ravisse à la déité ce qui luy est propre. Au reste, il n'y a non plus d'absurdité que la Parole éternelle de Dieu ait esté tousjours son Fils, et que depuis qu'elle a esté manifestée en chair, elle soit aussi appelée son Fils en diverse sorte, et pour divers regard, qu'il y a en ce que Jésus- Christ luy-mesme selon diverse raison est appelé maintenant Fils de Dieu, maintenant fils de l'homme. Il y a une autre calomnie de Servet, laquelle toutesfois ne nous presse nullement : c'est qu'en l'Escriture le nom de Fils n'est jamais attribué à la Parole jusques à la venue du Rédempteur, si ce n'est sous figure. Car à cela je respon, combien que la déclaration en ait esté plus obscure sous la Loy, toutesfois puisque nous avons clairement
I) 1 Jean I, 1.
2) M, en. V, 2.
prouvé qu'il ne seroit pas Dieu éternel, sinon d'autant qu'il est ceste Parole engendrée éternellement du Père, et niesmes en la personne de Médiateur qu'il a prinse, que ce nom ne luy conviendroit pas sinon pource qu'il est Dieu manifesté en chair : item plus, que Dieu ne pouvoit estre nommé Père du commencement, comme il a esté, s'il n'y eust eu dés lors une correspondance mutuelle au Fils unique, duquel provient tout parentage ou paternité au ciel et en la terre1 : la conclusion est infallible, que sous la Loy et les Prophètes Jésus-Christ n'a pas laissé d'estre Fils de Dieu, combien que ce nom ne fust pas tant commun ne solennel en l'Eglise. S'il faloit combatre seulement du mot, Salomon preschant la hautesse infinie de Dieu, dit que tant luy que soa Fils est incompréhensible : car voyci ses paroles, Di-moy son nom si tu peux, ou le nom de son tils'2. Je sçay bien que ce tesmoignage ne sera point estimé de grand poids envers les opiniastres : et aussi je ne m'y appuyé pas du tout, sinon d'autant qu'il sert à monstrer que ceux qui nient que Jésus-Christ ait esté Fils de Dieu, que depuis avoir vestu nostre chair, ne font que caviller malicieusement. Il est aussi à noter que les plus anciens Docteurs ont tousjours d'un mesme accord et d'une mesme bouche ainsi enseigné : tellement que c'est une impudence aussi détestable que ridicule, en ce que les hérétiques modernes font bouclier d'Irénée et Tertullien : veu que tous les deux confessent que Jésus-Christ, qui est finalement apparu visible, estoit au paravantFils invisible de Dieu.
8 Or combien que Servet ait amassé beaucoup d'horribles blasphèmes, lesquels possible aucuns de ses disciples n'advoueroyent point : toutesfois quiconque ne recognoist point Jésus-Christ Fils de Dieu sinon en chair, si on le presse il descouvrira son impiété : asçavoir, que Jésus-Christ ne luy est Fils de Dieu pour autre raison, que d'autant qu'il a esté conceu du sainct Esprit : comme les Manichéens ont jadis babillé que l'âme d'Adam estoit un surgeon de l'essence
1) Ephés. III, 14, 15.
Prov. XXX, 4.
de Dieu, parce qu'il est escrit, que Dieu luy a inspiré âme vivante1. Car ces brouillons s'attachent tellement au nom de Fils, qu'ils ne laissent nulle différence entre les deux natures : mais gergonnent confusément que Jésus-Christ en son humanité est Fils de Dieu, pource que selon icelle il est engendré de Dieu2. Et ainsi la génération éternelle dont il est parlé ailleurs sera abolie : et quand on parlera du Médiateur, la nature divine ne viendra point en conte, ou bien on supposera un fantosme au lieu de Jésus-Christ homme. De réfuter yci tant de lourdes et énormes illusions, dont Servet s'est enyvré avec plusieurs autres, il seroit utile, afin d'advertir les lecteurs par tel exemple de se contenir en sobriété et modestie : mais il me semble estre superflu, pource que je m'en suis acquitté en un livr#à part. Le sommaire revient là, que le Fils de Dieu a esté du commencement une idée ou figure, et que dés lors il a esté prédestiné à estre homme, lequel aussi devoit estre l'image essencielle de Dieu. Au lieu de la Parole qui a tousjours esté vray Dieu selon sainct. Jehan, ce misérable ne recognoist qu'une splendeur visible. Et voylà comme il interprète la génération de Christ : c'est qu'il y a eu une volonté engendrée, en Dieu d'avoir un Fils, laquelle est venue en effect quand il a esté formé. Ce pendant il mesle et confond l'Esprit avec la Parole. Car il dit que Dieu a dispensé la Parole invisible et l'Esprit sur la chair et l'âme. Brief, il met au lieu de génération telles figures que bon luy a semblé d'imaginer. Et là-dessus il conclud qu'il y a eu un Fils en ombrage, lequel a esté engendré par la Parole : à laquelle il attribue l'office de semence. Or qui espluchera de près ses fantasies, il s'ensuyvra que les pourceaux et les chiens sont aussi bien fils de Dieu : d'autant qu'ils sont créez de la semence originelle de sa Parole. Et combien que ce brouillon compose Jésus- Christ de trois élémens non créez, pour dire qu'il est engendré de l'essence de Dieu, toutesfois il le constitue tellement premier-nay entre les créatures, qu'il y
I) Gen. II, 7.
2) Pi-or. VIII, 24.