‹ Institution de la religion chrestienneChapitre 324 sur 335 · LIVRE II, CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE XVI

pendant que nous estions tenus coupables devant le siège judicial de Dieu : la condamnation de Jésus-Christ nous est mise à l'opposite, faite par Ponce Pilate gouverneur de Judée : atin que nous sçachions que la peine à laquelle nous estions obligez, a esté mise sur l'innocent, pour nous en délivrer. Nous ne pouvions eschapper de l'horrible jugement de Dieu : Jésus-Christ pour nous en retirer a souffert d'estre condamné devant un homme mortel, voire meschant et profane. Car ce nom de gouverneur n'est pas exprimé seulement pour la certitude de l'histoire: mais afin de nous mieux appr.endre ce qui est dit en Isaïe, que le chastiment de nostre paix a esté mis sur le Fils de Dieu, et que nous sommes guairis par ses playes l. Car il ne suffisoit point pour abolir nostre damnation que Jésus-Christ endurast une mort telle quelle : mais pour satisfaire à nostre rédemption, il a falu eslire un genre de mort, par lequel il prinst à soy ce que nous avions mérité : et nous ayant acquittez de ce que nous devions, nous délivras!. Si les brigans luy eussent couppé la gorge, ou qu'il eust esté lapidé et meurtri par sédition, il n'y eust point eu pour satisfaire à Dieu : mais quand il est amené au tribunal comme criminel, et qu'on tient quelque formalité de justice contre luy, l'arguant de tesmoignages, qu'il est condamné de la bouche propre du juge : on le voit là condamné au lieu des pécheurs, pour souffrir en leur nom. Et faut yci considérer deux choses, lesquelles avoyent esté prédites des Prophètes, et apportent une singulière consolation a nostre foy. Car quand nous oyons que Christ a esté mené du consistoire à la mort, et pendu entre des brigans : en cela nous avons l'accomplissement de la Prophétie, laquelle est alléguée par l'Evangéliste, qu'il a esté mis au rang des malfaiteurs2. Pourquoy cela? c'estoit afin de s'acquitter de la peine que devoyent les pécheurs, et se mettre en leur lieu : comme à la vérité il ne souffroit point la mort pour la justice, mais pour le péché. Au contraire, quand nous oyons qu'il a esté absous de la bouche

mesme de laquelle il estoit condamné (car Pilate a esté contraint par plusieurs fois de rendre publiquement tesmoignage à son innocence) ce qui a esté dit par un autre Prophète nous doit venir en mémoire : c'est qu'il a payé ce qu'il n'avoit point ravi1. Ainsi nous contemplerons la personne d'un pécheur et malfaiteur représentée en Jésus-Christ : et ce pendant nous cognoistrons par son innocence, et qu'il a esté chargé du péché des autres, et non point du sien. Il a donc souffert sous Ponce Pilate, estant condamné par sentence juridique du gouverneur du pays comme malfaiteur : et néanlmoins n'estant pas tellement condamné, qu'il n'ait esté prononcé juste, entant qu'il disoit qu'il ne trouvoit aucune cause en luy2. Et voylà où gist nostre absolution : c'est que tout ce qui nous pouvoit estre imputé pour nous faire nostre procès criminel devant Dieu, a esté transporté sur Jésus-Christ, tellement qu'il a réparé toutes nos fautes3. Et ceste récompense nous doit bien venir en mémoire toutesfois et quantes que nous sommes inquiétez de doutes et frayeurs, afin que nous ne pensions pas que la vengence de Dieu, laquelle Jésus-Christ a portée, nous doyve plus presser.

6 D'avantage, le genre de mort n'est pas sans mystère. La croix estoit maudite, non-seulement par humaine opinion, mais par' le décret de la Loy de Dieu4. Quand doneques Christ est attaché à icelle, il se rend sujet à malédiction. Et faloit qu'il fust ainsi fait : c'est que la malédiction qui nous estoit deue et apprestée pour nos iniquitez, fust transférée en luy, afin que nous en fussions délivrez : ce qui avoit esté au paravant figuré en la Loy. Car les hosties qu'on offroit pour les péchez , estoyent appelées du nom mesme de Péché. Par lequel nom le sainct Esprit a voulu signifier qu'elles recevoyent toute la malédiction deue au péché. Ce qui a esté doneques par figure représenté aux sacrifices anciens de Moyse, a esté à la vérité accompli en Jésus-Christ, qui est la substance et le patron des figures. Pourtant afin de s'ac-

1) Is. UH, 5.

2) Is. LUI, 11 ; Marc XV, 23.

1) Ps.LXIX, o.

3) Is. LUI, 5, 11.

2) Jean XVIII, 3S.

4) Dont. XXI, 2î, 23.

quitter de nostre rédemption, il a mis son âme en sacrifice satisfaetoire pour le péché, comme dit le Prophète : alin que toute l'exécration qui nous estoit deue comme à pécheurs, estant rejeltée sur luy, ne nous fust plus imputée. L'Apostre déclaire plus apertement cela, quand il dit que celuy qui n'avoit jamais cognu péché, a esté fait du Père, péché pour nous : afin qu'en luy nous obtinssions justice devant Dieu1. Car le Fils de Dieu estant pur et net de tout vice, a prins et vestu la confusion et ignominie de nos iniquitez : et d'autre part nous a couverts de sa pureté. Ce qui est aussi démonslré en un autre passage de sainct Paul, où il est dit que le péché a esté condamné de péché, en la chair de Jésus-Christ. Car le Père céleste a aboli la force du péché, quand la malédiction d'iceluy a esté transférée en la chair de Jésus-Christ2. Ainsi il est signifié par ce mot, que Christ en mourant a esté offert au Père pour satisfaction : afin que Pappointement estant fait par luy, nous ne soyons plus tenus sous l'horreur du jugement de Dieu. Il appert maintenant que veut dire ceste sentence du Prophète, que toutes nos iniquitez ont esté posées sur luy3 : c'est asçavoir, que voulant effacer les macules d'icelles, il les a premièrement receues en sa personne , afin qu'elles luy fussent imputées. La croix doncques a esté une enseigne de cela : en laquelle Jésus-Christ estant attaché, nous a délivrez de l'exécration de la Loy, (comme dit l'Apostre) entant qu'il a esté fait exécration pour nous, (car il est escrit, Maudit celuy qui pend au bois*) et ainsi la bénédiction promise à Abraham, a esté espandue sur tous peuples. A quoy aussi sainct Pierre a regardé , en disant que Jésus-Christ a soustenu le fardeau de nos péchez au bois 5: pource qu'en ceste marque visible nous comprenons mieux qu'il a esté chargé de la malédiction que nous avions méritée. Néantmoins il ne faut pas entendre qu'il ait tellement receu nostre malédiction, qu'il en ait esté couvert et accablé : mais au contraire, en la recevant il

1) 2 Cor. V, 21.

3) Is. LUI, 6.

S) 1 Pierre II, 24

2) Rom. Vri, 3.

4) Gai. III, 13 ; Deut. XXVII, 2G.

l'a déprimée, rompue et dissipée. Pourtant la foy en la damnation de Christ appréhende absolution : et en sa malédiction appréhende bénédiction. Pourtant ce n'est pas sans cau;e que sainct Paul magnifie tant le triomphe que Jésus- Christ nous a acquis en la croix, comme si elle eust esté alors convertie en un chariot royal ou de triomphe, ayant esté plene d'ignominie et opprobre : "car il dit que l'obligation qui nous estoit contraire a esté là attachée et que les principautez de l'air ont esté despouillées, et que les diables en signe qu'ils estoyent vaincus ont esté mis en monstre1. Et cela ne doit estre trouvé estrange : car Jésus-Christ estant desfiguré selon le monde, n'a pas laissé (tesmoin l'autre Apostre) de s'offrir par l'Esprit éternel'2 : dont vient un tel changement. Mais alin que ces choses prenant ferme racine en nos cœurs , et qu'elles y demeurent bien fichées , que tousjours le sacrifice et lavement nous vienent au-devant. Car nous ne pourrions pas nous confier droictement que Jésus- Christ eust esté nostre pris et rançon, rédempteur et propiciatoire, s'il n'avoit esté sacrifié. Et c'est pourquoy l'Escriture en monstranl la façon de nous racheter, fait tant souvent mention de sang : combien que le sang de Jésus-Christ estant espandu n'a pas seulement servi de récompense pour nous appointer avec Dieu, mais nous a esté pour lavement à purger toutes nos ordures.

7 II s'ensuit au Symbole, Qu'il a esté mort et enseveli : où derechef on peut appercevoir comment depuis un bout jusques à l'autre il s'est submis à rendre le devoir pour nous, pour payer le pris de nostre rédemption. La mort nous tenoit liez sous son joug : il s'est livré en sa puissance, pour nous en retirer. Ce qu'entend l'Apostre, quand il dit qu'il a gousté la mort pour tous. Car en mourant il a fait que nous ne mourions point : ou bien, ce qui vaut autant à dire , par sa mort il nous a acquis la vie3. Or il a eu cela divers de nous, qu'il s'est permis à la mort , comme pour estre englouti d'icelle : non point toutesfois pour estre

1) Col. II, 14, 15.

3) Heb. II, 9, 15.

2) Uéli. IX, 14.

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