‹ Institution de la religion chrestienneChapitre 325 sur 335 · LIVRE 11, CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

LIVRE 11, CHAPITRE XVI

du tout dévoi ' mais plustost pour la dévorer, afin qu'elle n'eust plus de puissance sur nous comme elle avoit. Il a permis d'estre comme subjugué par icelle , non point pour en estre opprimé et abatu : mais plustost pour renverser son règne, lequel elle exerçoit par-dessus nous. Finalement il est mort, afin qu'en mourant il destruisist celuy qui a la seigneurie de la mort, c'est-à-dire le diable : et délivrast ceux qui tout le temps de leur Yie pour crainte de la mort estoyent en servitude. Voylà le premier fruit que sa mort nous apporte : l'autre, c'est que par sa vertu elle mortifie nos membres terriens, à ce que d'oresenavant ils ne facent plus leurs opérations : et tue le vieil homme qui est en nous, afin qu'il n'ait plus sa vigueur, et ne fructifie de soy-mesme. A laquelle fin tend aussi la sépulture de Jésus-Christ : asçavoir, qu'ayans la société d'icelle, nous soyons ensevelis à péché. Car quand l'Apostre dit que nous sommes entez en la similitude de la mort de Christ, que nous sommes ensevelis avec luy en la mort de péché, que par sa croix le monde nous est crucifié, et nous au monde, que nous sommes morts avec luy1 : non-seulement il nous exhorte à imiter l'exemple de la mort, mais il démonstre qu'une telle efficace est en icelle, laquelle doit apparoir en tous Chrestiens, s'ils ne veulent rendre la mort de leur Rédempteur inutile et infructueuse. Pourtant il y a double grâce qui nous est proposée en la mort et sépulture de Jésus-Christ, asçavoir la délivrance de la mort, et la mortification de nostre chair.

8 La descente aux enfers ne se doit point oublier en cest endroict, veu qu'elle emporte beaucoup à l'effect de nostre salut. Car combien qu'il semble par les escrits des Anciens, que cest article n'ait pas esté du tout en usage commun par les Eglises, si est-il nécessaire de luy donner son rang pour bien expliquer la doctrine que nous traittons, veu qu'il contient un mystère grandement utile, et qui n'est point à mespriser. Dont on peut conjecturer qu'il a esté tantost après le

1) Rom. VI, 6 ; Gai. II, 19 j VI, H ; Col. III, 3.

temps des Apostres adjouslé : mais que petit à petit il est venu en usage. Quoy qu'il soit, cela est indubitable qu'il a esté prins de ce que doyvent tenir et sentir tous vrais fidèles. Car il n'y a nul des Pères anciens qui ne face mémoire de la descente de Jésus-Christ aux enfers :

combien que ce soit en divers sens. Or ce n'est pas chose de grande conséquence, de sçavoir par qui et en quel temps ceste sentence a esté insérée au Symbole : plustost il nous faut regarder d'avoir yci une plene et entière somme de nostre foy, en laquelle il ne défaille rien, et en laquelle il n'y ait rien proposé qui ne soit prins de la Parole de Dieu. Si toutesfois quelquebuns sont empeschez par leur chagrin de ne la point admettre au Symbole, si verra-on par ce que nous avons tantoslà dire, qu'en l'obmettant on retranche beaucoup du fruit de la mort et passion de Jésus-Christ. L'exposition est diverse : car il y en a aucuns qui ne pensent pas qu'il soit yci rien dit de nouveau , mais seulement qu'en diverses paroles est répété ce qui avoit esté dit au paravant de la sépulture : veu que souvent le nom d'enfer est prins pour sépulchre. Touchant ce qu'ils prétendent de la signification du mot, je leur confesse estre vray qu'au lieu de sépulchre souvent on trouvera le nom d'enfer estre prins : mais il y a deux raisons lesquelles contrevienent à leur opinion, qui me semblent estre suffisantes pour la convaincre. Car c'eust esté une chose de grand loisir, après avoir clairement et par paroles familières démonstré une chose laquelle n'a nulle difficulté en soy, de la répéter par paroles beaucoup plus obscures. Car quand on conjoinct deux locutions pour signifier une mesme chose, il convient que la seconde soit comme déclaration de la première. Or quelle déclaration sera-ce là, si nous voulons exposer que c'est à dire la sépulture de Jésus-Christ, de dire qu'il est descendu aux enfers? D'avantage, il n'est vraysemblable qu'en ce sommaire, où les principaux articles de nostre foy sont briefvement et en peu de paroles comprins, l'Eglise ancienne ait voulu mettre une chose ainsi superflue et sans propos,

laquelle n'eust point eu de lieu en beaucoup plus long traitté. Et je ne doute pas que ceux qui examineront la chose de près, n'accordent avec moy.

9 Les autres l'interprètent diversement : c'est que Christ est descendu aux âmes des Pères qui estoyent jà au parafant décédez, pour leur apporter le message de leur rédemption, et les retirer de la chartre où elles estoyent tenues enserrées. Pour colorer leur fantasie, ils tirent par les cheveux quelques tesmoignages : comme du Pseaume, qu'il a brisé les portes d'airain, les verroux de fer. Item de Zacharie, qu'il a retiré les prisonniers du puits où il n'y avoit point d'eau *. Or le Pseaume raconte les délivrances de ceux qui en voyageant sont tenus captifs en pais estrange. Zacharie accompare le bannissement du peuple à un abysme sec et profond, pource qu'il estoit comme enseveli en Babylone.

Comme s'il disoit, que le salut de toute l'Eglise sera comme une sortie du profond d'enfer. Je ne sçay comment il s'est fait qu'on a pensé que ce fust quelque caverne sous terre à laquelle on a attribué le nom de limbe. Mais ceste fable, combien qu'elle ait des autheurs renommez, et qu'aujourd'huy encores plusieurs la défendent comme article de foy, n'est rien que fable. Car d'enclorre les âmes des trespassez en une prison, c'est chose puérile. D'avantage, quel besoin estoit-il que Jésus-Christ descendist là pour les en arracher ? Je confesse volontiers que Jésus-Christ les a esclairez en la vertu de son Esprit, afin qu'ils cognussent que la grâce qu'ils avoyent seulement goustée en espoir, estoit manifestée au monde.

Et n'est pas impertinent d'applicquer à ce propos la sentence de sainct Pierre, où il dit que Jésus-Christ est venu, et a presché aux esprits qui estoyent non pas (à mon advis) en une prison2, mais comme faisans le guet en une tour. Car le fil du texte nous meine là aussi, que les fidèles qui estoyent morts devant ce temps-là, estoyent compagnons avec nous d'une mesme grâce : veu que l'intention de l'Apostre est d'amplifier la vertu de la

1) Ps. CYH, 16;Zach. IX, 11. 2) 1 Pierre III, 19.

mort de Jésus-Christ , en ce qu'elle est parvenue jusques aux morts, quand les ■âmes fidèles ont jouy comme à veue d'oeil, de la Visitation qu'elles avoyent attendue en grand souci et perplexité : au contraire, qu'il a esté notifié aux réprouvez qu'ils estoyent exclus de toute espérance. Or ce que sainct Pierre ne parle pas distinctement des uns et des autres, il ne le faut pas tellement prendre comme s'il les mesloit ensemble et indifféremment : mais il a voulu seulement monstrer, que tous ont senti et cognu combien la mort de Jésus-Christ estoit vertueuse.

<1 0 Mais laissant à part le Symbole , nous avons à chercher une interprétation plus certaine de la descente de Jésus- Christ aux enfers : laquelle se présente en la Parole de Dieu, non-seulement bonne et saincte, mais aussi plene de singulière consolation. Il n'y avoit rien de fait si Jésus-Christ n'eust souffert que la mort corporelle : mais il estoit besoin qu'il portast la rigueur de la vengence de Dieu en son âme, pour s'opposer à son ire, et satisfaire à son jugement. Dont il a esté requis qu'il combatist contre les forces d'enfer , et qu'il luittast comme main à main contre l'horreur de la mort éternelle. Nous avons ci-dessus récité du prophète , que la correction de nostre paix a esté mise sur luy : qu'il a esté batu pour nos péchez , affligé pour nos iniquitez1. En quoy il signifie qu'il a esté pleige et respondant, qu'il s'est constitué debteur principal et comme coulpable, pour souffrir toutes les punitions qui nous estoyent apprestées , afin de nous en acquitter. Il y a une exception, c'est qu'il ne pouvoit estre détenu des douleurs de mort2. Parquoy il ne se faut esmerveiller s'il est dit qu'il est descendu aux enfers, veu qu'il a enduré la mort de laquelle Dieu punit les malfaiteurs en son ire. La réplique que font aucuns est trop frivole et ridicule : c'est que par ce moyen l'ordre seroit perverti, qu'il n'est point convenable d'adjouster après la sépulture, ce qui va devant. Car après avoir exposé ce que Jésus -Christ a souffert à la veue des hommes, le lieu est bien op-

1) Is. LUI, 5. 2) Ant. II, 24.

Page 1