‹ Institution de la religion chrestienneChapitre 326 sur 335 · LIVRE H, CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

LIVRE H, CHAPITRE XVI

portun de mettre conséquemment ce jugement invisible et incompréhensible, lequel il a soustenu devant Dieu, afin qu§ nous seachions que non-seulement son corps a esté livré pour le pris de nostre rédemption : mais qu'il y a eu un autre pris plus digne et plus excellent, d'avoir enduré les tormens espovantables que doyvent sentir les damnez et perdus.

M C'est en ce sens que sainct Pierre dit que Jésus-Christ en ressuscitant a esté délivré des douleurs de mort, desquelles il estoit impossible qu'il fust détenu ou surmonté1. Il ne nomme pas simplement la mort, mais il exprime que le Fils de Dieu a esté saisi des tristesses et angoisses que l'ire et la malédiction de Dieu engendre, comme elle est source et commencement de la mort. Car ce n'eust pas esté grande chose, qu'il se fust offert à endurer la mort sans aucune destresse ne perplexité, mais comme en se jouant. Le vray tesmoignage de sa miséricorde infinie a esté, de ne point fuir la mort, laquelle il avoit en horreur extrême. Il n'y a doute aussi, que l'Apostre en l'Epistre aux Hébrieux n'enseigne le mesme, en disant que Jésus-Christ a esté exaucé de sa crainte2. Les autres translatent révérence ou piété : mais la grammaire et la matière qui est là traittée monstrent que c'est mal à propos. Jésus-Christ doncques ayant prié avec larmes et hauts cris, a esté» exaucé de sa crainte : non pas pour estre exempté de la mort, mais pour n'y estre point englouti comme pécheur, pource qu'il soustenoit là nostre personne. Et de faict, on ne peut imaginer abysme plus espovantable, que de se sentir estre délaissé et abandonné de Dieu, n'en recevoir aide quand on l'invoque, et n'attendre autre chose sinon qu'il ait conspiré à nous perdre et destruire. Or nous voyons Jésus-Christ en estre venu jusques-là : tellement qu'il a esté contraint, tant l'angoisse le pressoit, de crier : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoy m'as-tu laissé3? Car ce qu'aucuns exposent, qu'il a dit cela plustost selon l'opinion des autres que de sa propre affection, n'est point vray-semblable : veu qu'on apperçoit

1) Act. II, 8». 2) néh. V, 7.

3) Malth. XXVII, 46 : Ps. XXII, 2.

clairement que ceste parole venoit d'une profonde amertume de cœur1. Toutesfois par cela nous ne voulons inférer, que Dieu ait jamais esté ou adversaire ou courroucé à son Christ. Car comment se courrouceroit le Père à son Fils bienaimé, auquel il dit qu'il a prias tout son plaisir2. Ou, comment Christ appaiseroit-il le Père envers les hommes par son intercession , s'il l'avoit courroucé contre soy? Mais nous disons qu'il a soustenu la pesanteur de la vengence de Dieu, entant qu'il a esté frappé et affligé de sa main, et a expérimenté tous les signes que Dieu monstre aux pécheurs, en se courrouçant contre eux et les punissant. Pourtant sainct Hilaire dit, que par ceste descente nous avons obtenu ce bien, que la mort soit maintenant abolie3. Et en d'autres passages il ne va point loin de nostre propos , comme quand il dit, que la croix, la mort et les enfers sont nostre vie4. Item, Le Fils de Dieu est aux enfers : mais l'homme est exalté au ciel5. Mais quel besoin est-il d'alléguer tesmoignages d'un homme privé, veu que l'Apostre afferme le semblable, disant que ce fruit nous revient de la victoire de nostre Seigneur Jésus, que nous sommes délivrez de la servitude à laquelle nous estions sujets pour la crainte de la mort? 11 a falu doncques que Jésus-Christ vainquist toutes les frayeurs qui naturellement solicitent et tormentent tous hommes mortels : ce qui ne se pouvoit faire qu'en combatant. Or que la tristesse de Jésus-Christ n'avoit point esté vulgaire, ou conceue à la volée, il apperra lantost. En somme, Jésus- Christ combatant contre la puissance du diable, contre l'horreur de la mort, contre les douleurs d'enfer, en a obtenu victoire, et en a triomphé : afin que nous ne craignions plus en la mort les choses que nostre Prince a abolies et anéanties.

12 Certains brouillons dressent les cornes contre ceste doctrine : et combien que ce soyent gens ignorans : si est-ce qu'ils sont plustost poussez de malice que

1) Vide Cjrill., De recl. fid. ad Reginas, lib. II.

2) Matlh. III, 17. 3) De Tri,.., lib. IV. 4) De Jrin., lib. II. 5) Lib. III.

INSTITUTION CHREST1ENNE.

de bestise, comme ils ne cherchent que d'abbayer. Ils disent doncques que je fay grande injure à Jésus-Christ , pource qu'il n'est point convenable qu'il ait craint pour le salut de son âme. Puis ils se desbordent plus outre en leur calomnie : c'est que j'attribue au Fils de Dieu désespoir, contraire à la foy. Premièrement, quant à la crainte et estonnement de Jésus-Christ , que les Evangélistes preschent si clairement , ces canailles sont trop hardis d'en esmouvoir question. Car devant que le temps de la mort veinst, il est dit qu'il a esté troublé en esprit et affligé d'angoisse : quand c'est venu à joindre, qu'il a commencé d'estre plus fort espovanté. Si quelqu'un dit que c'a esté feintise, l'eschappatoire est trop vilene. Nous avons doncques, comme dit sainct Ambroise, à confesser franchement la tristesse de Jésus-Christ, si nous n'avons honte de sa croix. Et de faict, si son âme n'eust esté participante du chastiment qu'il a porté, il eust esté seulement Rédempteur des corps. Ainsi, il a combatu pour relever ceux qui estans jettez par terre ne pouvoyent pas se relever. Or tant s'en faut que cecy amoindrisse en rien sa gloire céleste, que nous avons à y contempler sa bonté : laquelle y reluit d'une façon admirable, en ce qu'il n'a point desdaigné de recevoir nos infirmitez sur soy. Et voylà dont a tiré l'Apostre l'argument de consolation qu'il nous donne en destresses et douleurs, c'est que nostre Médiateur a expérimenté nos faiblesses, afin d'en avoir compassion, et estre tant plus enclin à y subvenir *. Les contredisans allèguent qu'on fait tort à Jésus-Christ en luy attribuant une passion vicieuse. Voire, comme s'ils estoyent plus sages que l'Esprit de Dieu , qui accorde les deux ensemble : c'est que Jésus-Christ a esté tenté en tout et par tout comme nous, et toutesfois sans péché. Nous ne devons doncques trouver l'infirmité de Jésus-Christ estrange, à laquelle il s'est assujeti : non pas estant contraint par violence ou nécessité , mais estant induit de sa miséricorde et de la pure amour qu'il nous a portée. Or tout

I) Héb. IV, 15.

ce qu'il a souffert de son bon gré pour nous, ne diminue rien de sa vertu. Ces mesdisans ne recognoissent point que telle foiblesse de Jésus- Christ a esté pure de toute macule et vice, pource qu'elle s'est tenue entre les bornes de l'obéissance de Dieu. Car pource qu'on ne peut appercevoir une droicle modération en nostre nature ainsi corrompue qu'elle est, veu que toutes passions y sont troublées et excessives en leur impétuosité , ils mesurent le Fils de Dieu à ceste aulne commune. Or il y a grande diversité: car luy estant entier et sans aucune tache d'imperfection, il a eu ses affections tellement modérées , qu'on n'y sçauroit trouver nul excès. Il a doncques peu estre semblable à nous en douleur , crainte et estonnement, et toutesfois différer en ceste marque. Estans convaincus, ils se tournent à une autre cavillation : Combien que Jésus-Christ ait craint la mort, toutesfois qu'il n'a pas redouté la malédiction et l'ire de Dieu , de laquelle il se sentoit asseuré. Mais je prie les lecteurs de considérer combien il seroit honorable à Christ d'avoir esté plus craintif et couard que beaucoup de gens de cœur failli. Les brigans et malfaiteurs prenent le frein aux dents pour aller à la mort: plusieurs la mesprisentde telle constance qu'il semble que ce leur soit un jeu , les autres la portent tout doucement : que le Fils de Dieu en ait esté si fort estonné et comme transi, quelle constance ou magnanimité seroit-ce? Car les Evangélistes récitent de luy ce qu'on estimeroit estre incroyable et contre nature : c'est que pour la véhémence de sa destresse, les gouttes de sang luy sont tombées de la face. Et ne faut pas dire qu'il ait fait une telle monstre devant les hommes, veu qu'il prioit secrètement son Père en un lieu à l'escart. Et la doute est encores mieux ostée, par ce qu'il a esté nécessaire que les Anges descendissent du ciel pour le consoler d'une façon nouvelle et non accoustumée. Quelle honte seroit-ce, que le Fils de Dieu eust esté si efféminé, de se tormenter jusques-là pour la mort commune, qu'il suast sang et ne peust estre récréé que par la vue des Anges? Poisons bien aussi ceste prière

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