‹ Institution de la religion chrestienneChapitre 327 sur 335 · LIVRE II, CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE XVI

qu'il a réitérée trois fois : asçavoir, Père s'il est possible , que ce hanap soit osté arrière de moy 1 : et il nous sera facile d'en juger, d'autant qu'elle n'est procédée que d'une amertume incroyable, que Jésus-Christ a eu un combat plus aspre et difficile que contre la mort commune. Dont il appert que ces brouillons ausquels je respon , gazouillent témérairement de choses incognues, pource que jamais ils n'ont appréhendé ne jugé que c'est ou que vaut d'estre racheté du jugement de Dieu. Or c'est nostre sagesse , de sentir à bon escient combien nostre salut a cousté au Fils de Dieu. Si maintenant quelqu'un demande, asçavoir si Jésus-Christ est descendu aux enfers quand il a requis son Père d'estre affranchi de la mort : Je respon que c'en a esté un commencement. Dont aussi on peut conclurre , combien les tormens qu'il a endurez ont esté horribles pour l'effrayer, veu qu'il cognoissoit qu'il luy convenoit respondre au siège judicial de Dieu , comme coulpable de tous nos maléfices.

Or combien que pour peu de temps la vertu divine de son Esprit se soit tenue cachée pour donner lieu à l'infirmité de la chair, jusques à ce que Jésus-Christ se fust acquitté de nostre salut : néantmoins il nous faut sçavoir que la tentalion qu'il a endurée du sentiment de crainte et douleur, a esté telle, qu'elle ne répugnoit point à la foy. En quoy aussi a esté accompli ce que nous avons allégué du sermon de sainct Pierre, qu'il estoit impossible qu'il fust détenu des douleurs de mort 2 : veu qu'en se sentant comme délaissé de Dieu, il n'est point décliné tant peu que ce soit de la fiance qu'il avoit en sa bonté. Ce que monstre ceste prière, en laquelle il s'escrie pour la véhémence de la douleur qu'il endure, Mon Dieu, mon Dieu, pourquoy m'as-tu délaissé3? Car combien qu'il soit angoissé outre mesure, si ne laisse-il pas d'appeler son Dieu, celuy duquel il se plaind d'estre abandonné.

Dont l'erreur d'Apollinaire ancien hérétique est convaincu, et pareillement de ceux qu'on a appelez Monothélites. Car

1) Malth. XXVI. 39.

3) Matth. XXV11, 46.

Act. II,

Apollinaire a controuvé que l'Esprit éternel estoit au lieu d'âme en Jésus-Christ, tellement qu'il le faisoit demi-homme seulement. Et c'a esté une absurdité trop lourde : comme si Jésus-Christ eust peu effacer autrement nos péchez , qu'en obéissant à son Père. Et où sera l'affection ou volonté d'obéir, sinon en l'ame, laquelle a esté troublée en Jésus-Christ, afin que les nostres estans affranchies de tremblement et inquiétude, ayent paix et repos? Quant est des Monothélites, qui ont voulu faire accroire que Jésus-Christ n'avoit qu'une volonté, nous voyons que selon l'homme il n'a point voulu ce qu'il vouloit selon sa nature divine. Je laisse à dire, qu'il dompte et surmonte la crainte dont nous avons parlé , par une affection contraire. Car il y a grande apparence de contrariété en ce qu'il dit, Père, délivre-moy de ceste heure : mais pour ceste cause suis-je venu à ceste heure : Père, glorifie ton Fils1, Tant y a qu'en ceste perplexité il n'y a eu nul desbordement, ni intempérance, telle qu'on la cognoist en nous, mesmes quand nous mettons peine et nous efforçons à nous réfréner.

4 3 S'ensuit la résurrection des morts, sans laquelle tout ce que nous avons déduit jusques yci seroit imparfait. Car d'autant qu'en la croix, en la mort et en la sépulture de Christ n'y apparoist qu'infirmité : il faut que la foy passe outre, pour estre plenement corroborée. Pourtant, combien qu'en sa mort nous ayons entier accomplissement de salut, veu que par icelle nous sommes réconciliez à Dieu, il a esté satisfait à son juste jugement, la malédiction a esté abolie, et avons esté acquittez de toutes les peines dont nous estions redevables : néantmoins il n'est pas dit que par la mort nous, ayons esté ressuscitez en espérance vive, mais par la résurrection2. Car comme luy en ressuscitant s'est monstre vainqueur de la mort, ainsi la victoire de nostre mort consiste en sa résurrection. Les mots de sainct Paul monstreront mieux que cela veut dire, quand il dit qu'il est mort pour nos péchez et ressuscité pour nostre jus-

1) Jenn XII. 27, 23.

2) 1 Pierre I, S.

tifiaation * : comme s'il disoit que par sa mort le péché a esté osté : par sa résurrection, la justice a esté instaurée. Car comment en mourant nous eust-il peu délivrer de la mort, s'il eust succombé à icelle? Comment nous eust-il acquis la victoire, s'il eust défailli au combat? Pourtant nous partissons tellement la substance de nostre salut entre la mort de Christ et sa résurrection, que nous disons par la mort le péché avoir esté destruit, et la mort effacée : par la résurrection, la justice establie, et la vie remise au-dessus : et en telle sorte, que c'est par le moyen de la résurrection, que la mort a son efficace. Parquoy sainct Paul nous monstre que Jésus-Christ a esté déclairé Fils de Dieu en sa résurrection : pource qu'alors il a desployé sa vertu céleste, laquelle est comme un clair miroir de sa divinité, et un ferme appuy de noslre foy. Comme en l'autre passage il dit qu'il a souffert selon l'infirmité de la chair, et est ressuscité de la vertu de son Esprit 2. Selon le mesme sens, en traittant de la perfection il dit, Je m'efforce afin de le cognoistre, et la vertu de sa résurrection3. Au reste, il adjouste tantost après, qu'il poursuit d'estre conjoinct et associé à sa mort. A quoy s'accorde trèsbien le dire de sainct Pierre, que Dieu l'a ressuscité des morts, et luy a donné gloire, afin que nostre foy et espérance fust en Dieu4 : non pas que nostre foy estant appuyée sur la mort de Jésus-Christ, chancelle : mais que la vertu de Dieu, qui nous garde sous la foy, se descouvre principalement et démonstre en la résurrection. Qu'il nous souviene doncques, que toutesfois et quantes qu'il est fait mention seulement de la mort, que ce qui est propre à la résurrection y est comprins : qu'il y a aussi une mesme raison et forme de parler, quand la résurrection est nommée seule, pource qu'elle tire avec soy ce qui convient spécialement à la mort. Mais pource que Jésus-Christ en ressuscitant s'est acquis la palme de victoire pour estre résurrection et vie, sainct Paul à bon droict débat et maintient que la foy seroit anéan-

1) Rom, IV, 25.

S) Phil. III, 9, 10.

2) 2 Cor. XHI, 4.

4) 1 Pierre I, 21.

tie, et que l'Evangile ne seroit que fallace et mensonge 1, sinon que nous fussions bien persuadez en nos cœurs de la résurrection de Jésus-Christ. Parquoy en l'autre passage, après qu'il s'est glorifié en la mort de Jésus-Christ contre toutes les frayeurs de damnation qui nous troublent, il adjouste pour mieux amplifier, que celuy qui est mort, est mesmes ressuscité, et apparoist devant Dieu Intercesseur pour nous2. D'avantage, comme nous avons ci-devant exposé que la mortification de nostre chair dépend de la communication de la croix de Christ, aussi il faut entendre qu'il y a un autre fruit correspondant a cestuy-là, provenant de sa résurrection. Car nous sommes, comme dit l'Apostre, entez en la similitude de sa mort, afin qu'estans participais de sa résurrection, nous cheminions en nouveauté de vie 3. Parquoy en un autre lieu, comme il déduit un argument de ce que nous sommes morts avec Christ, qu'il nous faut mortifier nos membres sur la terre : aussi de ce que nous sommes ressuscitez avec Christ, il infère qu'il nous faut chercher les choses célestielles\ Par lesquelles paroles non-seulement il nous exhorte à nouvelle vie, à l'exemple de Christ ressuscité : mais il enseigne que cela se fait par sa vertu, que nous soyons régénérez en justice.

Nous avons une troisième utilité de ceste résurrection : c'est que comme ayans une arre de la résurrection, nous en sommes rendus plus certains de la nostre : d'autant que celle de Christ en est le fondement et la substance, comme il en est parlé plus à plein en la première aux Corinthiens. Il faut aussi en passant noter qu'il est dit estre ressuscité des morts : en quoy la vérité de sa mort et résurrection est signifiée, comme s'il estoit dit qu'il a souffert une mesme mort que les autres hommes, et qu'il a receu immortalité en la mesme chair qu'il avoit prinse mortelle.

1 4 Ce n'est pas aussi un article superflu, qu'il est monté au ciel après estre ressuscité : car combien que Christ ait commencé en ressuscitant à magnifier sa

1) t Cor. XV, 17.

3) Rom. VI, 4.

J) Rom. VIII, 34.

4) Col. III, 1-5.

Page 1