LIVRE H, CHAPITRE XVI
gloire et vertu, ayant despouillé la condition basse et contemptible de ceste vie mortelle, et l'ignominie de la croix, toutesfois il a vrayement lors exalté son règne, quand il est monté au ciel : ce que l'Apostre démonstre, quand il dit qu'il est monté pour accomplir toutes choses ' : où en mettant une espèce de contrariété quant aux mots, il advertit qu'il y a un bon accord entre les deux : pource que Jésus-Christ s'est tellement desparty de nous, qu'il nous est présent d'une façon plus utile que quand il a conversé en terre, estant logé comme en un domicile estroit. Parquoy sainct Jehan, après avoir récité que Jésus-Christ convioit à boire de l'eau vive tous ceux qui avoyent soif, adjouste tantost après, que le sainct Esprit n'estoit pas encores donné, pource que Jésus-Christ n'estoit point encores glorifié 2. Ce que le Seigneur mesme a testitié à ses disciples : 11 vous est expédient que je m'en aille : car si je ne m'en vay , le Consolateur ne viendra point3. Pareillement il les console quant au regret qu'ils pouvoyent concevoir de son absence corporelle, disant qu'il ne les délaissera point orphelins, mais qu'il viendra derechef à eux, voire d'une façon invisible : toutesfois plus désirable, pource qu'alors ils seront enseignez d'une expérience plus certaine, que l'Empire qui luy est donné, et l'authorité qu'il exerce suffit non-seulement à vivre bien et heureusement, mais aussi à mourir de mesmes. Et de faict, nous voyons combien il a plus largement espandu les grâces de son Esprit, combien il a plus amplifié sa majesté, combien il a déclairé d'avantage sa puissance, tant en aidant les siens, qu'en abatant ses ennemis. Estant doncques receu au ciel, il a bien osté la présence de son corps de nostre veuev, mais non pas pour laisser d'assister aux fidèles qui ont encores à cheminer en terre : ains pour gouverner le monde par une vertu plus présente qu'au paravant. Et de faict, ce qu'il avoit promis d'estre avec nous jusques à la consommation du siècle b, a esté accompli par
1) Ephés. IV, 10.
3) Jean XVI, 7.
B) Malth. XXVIII,
2) Jean VII, 37, 39.
4) Act. I, 9.
ceste Ascension : en laquelle comme le corps a esté eslevé sur tous les cieux, ainsi la vertu et efficace s'est espandue outre toutes les limites du ciel et de la terre. Ce que j'aime mieux expliquer par les paroles de sainct Augustin, que par les miennes : Jésus-Christ, dit-il, devoit aller par la mort à la dextre de sou Père, pour de là venir juger les vifs et les morts en présence corporelle, comme il est monté. Car par présence spirituelle il devoit estre avec ses Apostres après son ascension l. En un autre passage il parle encores plus clairement : Selon la grâce invisible et infinie de Jésus-Christ, dit-il, est accompli ce qu'il disoit à ses Apostres : Voyci, je suis tousjours avec vous jusques à la fin du siècle2. Mais selon la chair laquelle il a vestue, selon ce qu'il est nay de la Vierge, selon ce qu'il a esté prins des Juifs, selon ce qu'il a esté pendu en la croix, et puis déposé d'icelle pour estre enseveli et mis au sépulchre, selon ce qu'il s'est manifesté après sa résurrection, est accomplie ceste sentence, Vous ne m'aurez pas tousjours avec vous 3, Pourquoy ? D'autant que selon la présence de son corps il a conversé avec ses disciples quarante jours, et eux voyans il est monté au ciel, et n'est plus ici : car il est là assis à la dextre de Dieu son Père * : et est encores yci, d'autant qu'il n'a point retiré la présence de sa majesté. Parquoy nous avons tousjours Jésus- Christ avec nous selon la présence de sa majesté : quant à la présence de sa chair, il a dit à ses disciples, Vous ne m'aurez pas tousjours avec vous. Car pour peu de jours l'Eglise l'a eu présent selon la chair : maintenant elle le possède par foy, mais elle ne le voit point des yeux.
4 5 Parquoy il est incontinent adjouste, qu'il est assis à la dextre du Père. Laquelle similitude est prinse des Roys :
dont leslieutenans,ausquels ils donnentla charge de gouverner, sont comme leurs assesseurs. Ainsi Christ, auquel le Père veut estre exalté, et par la main duquel il veut exercer sa seigneurie, est dit estre assis à la dextre du Père. Par laquelle parole
1) Tract, in Evang.Joan., CIX.
•2) Tract, in Joan., L.
3) Malth. XXVI, (1. t) Act. 1, 3, 9.
il faut entendre qu'il a esté ordonné Seigneur du ciel et de la terre, et qu'il en a prins solennellement la possession : et non-seulement qu'il l'a prinse une fois, mais qu'il la maintient jusques à tant qu'il descendra au jour du jugement. Car ainsi l'expose l'Apostre, quand il dit que le Père l'a constitué à sa dextre sur toute principauté, et puissance, et vertu, et domination, et tout nom qui est renommé non-seulement en ce siècle, mais aussi en l'autre : et qu'il a assujeti toutes choses sous ses pieds : et qu'il l'a mis Chef en l'Eglise sur toutes choses1. Nous voyons à quoy tend ce qui est dit, que Jésus-Christ est assis : asçavoir que toutes créatures tant célestes que terriennes honorent sa majesté, sont gouvernées par sa main, ohéissent à son plaisir, et sont sujettes à sa vertu. Et ne veulent autre chose dire les Apostres, quand ils en font si souvent mention, sinon que toutes choses ont esté permises à son commandement2. Pourtant ceux qui pensent que par ce mot est simplement signifiée la béatitude en laquelle a esté receu Jésus- Christ, s'abusent en cela. Or il ne doit chaloir que sainct Estiene aux Actes tesmoigne qu'il l'a veu. comme estant debout3 : car il est yci question non pas de la disposition du corps, mais de la majesté de son Empire : tellement Qu'estre assis ne signifie autre chose que présider au throne céleste.
-16 De cela revienent divers proufits à nostre foy. Car nous entendons que le Seigneur Jésus par son ascension au ciel nous y a fait ouverture, laquelle estoit fermée par Adam \ Car puis qu'il y est entré en nostre chair : et comme en nostre nom, de cela il s'ensuit ce que dit l'Apostre, que desjà aucunement nous sommes assis avec luy aux lieux célestes 5 : asçavoir, d'autant que nous n'en avons point une espérance nue, mais en avons desjà la possession en nostre Chef. D'avantage, nous recognoissons que ce n'est pas sans nostre grand bien qu'il réside avec le Père. Car estant entré au
1) Ephés. I, 20; Phil. II, 9 ; Epliés. IV, 15.
2) Act. II, 30-33; III, 21; Hêb. I, 7.
3) Act. VU, 56. 4) Aug., De Fide tt sym., cap. VIII. 5) Ephfis. Il, 6.
Sanctuaire qui n'est point fait de main d'homme, il apparoist là continuellement pour nostre advocat et intercesseur l, convertissant tellement les yeux du Père en sa justice, qu'il les destourne du regard de nos péchez : nous réconciliant tellement son cœur, qu'il nous donne accès par son intercession à son throne, nous y préparant grâce et clémence, et faisant qu'il ne nous soit horrible comme il doit estre à tous pécheurs. Tiercement en cest article nous concevons la puissance de Jésus-Christ, en laquelle est située nostre force et vertu, nostre aide et la gloire que nous avons contre les enfers. Car en montant au ciel, il a mené ses adversaires captifs 2 : et les ayant despouillezjla enrichy son peuple, et de jour en jour l'enrichit de grâces spirituelles. Il est doncques assis en haut, afin que de là espandant sur nous sa vertu, il nous vivifie en vie spirituelle, et nous sanctifie par son Esprit afin d'orner son Eglise de plusieurs dons précieux : afin de la conserver par sa protection à l'encontre de toute nuisance : afin de réprimer et confondre par sa puissance tous les ennemis de sa croix et de nostre salut : finalement afin d'obtenir toute puissance au ciel et en terre, jusques à ce qu'il aura vaincu et destruit tous ses ennemis qui sont aussi les nostres, et qu'il aura achevé d'édifier son Eglise 8. Et voylà quel est le vray estât de son Royaume, et la puissance que le Père luy a donné jusques à ce qu'il accomplisse le dernier acte venant juger les vifs et les morts.
17 Dés maintenant les serviteurs de Jésus-Christ ont assez de signes pour cognoistre la présence de sa vertu. Mais d'autant que son règne est encores obscurcy et caché sous l'humilité de la chair, ce n'est pas sans cause que la foy est yci dirigée à sa présence visible, laquelle il manifestera au dernier jour. Car il descendra en forme visible, comme on l'a veu monter : et apparoistra à tous avec la majesté inénarrable de son règne, avec la lumière d'immortalité, avec la puissance infinie de sa divinité en la compa-
1) Héb. VII, 25 ; IX , 11 ; Rom. VIII, 34. 2)' Epliés. IV, 8. 3j Pi. C.X, 1.