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miracles ne nous défaillent point , qui sont mesmes trèscertains , et non sujets à mocquerie : au contraire, ceux que nos adversaires prétendent pour eux , sont pures illusions de Satan , quand ils retirent le peuple de l'honneur de son Dieu à vanité.
En outre, c'est injustement qu'ils nous objectent les anciens Pères, j'enten les escrivains du premier temps de l'Eglise1, comme s'ils les avoyent favorisans à leur impiété : par l'authorité desquels si la noise estoit à desmesler entre nous, la meilleure partie de la victoire viendrait à nostre part.
Mais comme ainsi soit que plusieurs choses ayent esté escrites sagement et excellemment par ces anciens Pères : d'autre part, qu'il leur soit advenu en d'aucuns endroits ce qui advient à tous hommes, c'est de faillir et errer; ces bons et obéissans fils, selon la droicture qu'ils ont, et d'esprit et de jugement et de volonté, adorent seulement leurs erreurs et fautes : au contraire, les choses qui ont esté bien escrites d'eux, ou ils ne les apperçoivent point, ou ils les dissimulent, ou ils les pervertissent : tellement qu'il semble qu'ils n' ayent autre soin sinon de recueillir de la fiente parmi de l'or. Et après ils nous poursuyvent par grande clameur, comme contempteurs et ennemis des Pères : mais tant s'en faut que nous les contemnions, que si c'estoit nostre présent propos, il me serait facile d'approuver par leurs tesmoignages la plus grand'part de ce que nous disons aujourd'huy. Mais nous lisons leurs escrits avec tel jugement, que nous avons tousjours devant les yeux ce que dit sainct Paul : c'est que toutes choses sont nostres pour nous servir, non pour dominer sur nous : et que nous sommes tous à un seul Christ, auquel il faut sans exception obéir du tout2. Ceux qui n'observent point cest ordre, ne peuvent rien avoir de certain en la foy : veu que ces saincts personnages desquels il est question, ont ignoré beaucoup de choses, sont souvent divers entre eux, et mesmes aucunesfois contrevienent à eux-mesmes. Salomon, disent-ils, ne nous commande point sans cause de n'outrepasser les bornes qui ont esté mises de nos pères 3. Mais il n'est pas question d'observer une mesme reigle en la borneure des champs, et en l'obéissance de la foy : laquelle doit tellement estre
* Authorité des Pères. 2 1 Cor. III 21, 22. • 3 Prov. XXII, 28.
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ordonnée, qu'elle nous fasse oublier nostre peuple et la maison de nostrePère1. D'avantage, puis qu'ils aiment tant les allégories, que ne prenent-ils les Apostres plustostpour leurs Pères, que nuls autres, desquels il ne soit licite arracher les bornes ? Car ainsi l'a interprété sainct Hiérosme, duquel ils ont allégué les paroles en leurs Canons. Et encores s'ils veulent que les limites des Pères qu'ils entendent, soyent observées, pourquoyeux-mesmes, quand il leur vient à plaisir, les outrepassent-ils si audacieusement ? Ceux estoyent du nombre des Pères, desquels l'un a dit que Dieu ne beuvoit ne mangeoit; et pourtant, qu'il n'avoit que faire de plats ne de calices*. L'autre, que les Sacremens des Chrestiens ne requièrent ny or, ny argent, et ne plaisent point à Dieu par or \ Ils outrepassent doncques ces limites, quand en leurs cérémonies ils se délectent tant d'or, d'argent, marbre, y voire, pierres précieuses et soyes, et ne pensent point que Dieu soit droictement honoré, sinon en affluence et superfluité de ces choses. C'estoit aussi un Père, qui disoit que librement il osoit manger chair en Quaresme, quand les autres s'en abstenoyent : d'autant qu'il estoit Chrestien*. Ils rompent doncques les limites, quand ils excommunient la personne qui aura en Quaresme gousté de la chair. Ceux estoyent Pères, desquels l'un a dit qu'un Moine qui ne laboure point de ses mains, doit estre réputé comme un brigand 5. L'autre, qu'il n'est pas licite aux Moines de vivre du bien d'autruy : mesmes quand ils seroyent assiduels en contemplations, en oraisons et à l'estude6. Ils ont aussi outrepassé ceste borne, quand ils ont mis des ventres oiseux de Moines en des bordeaux (ce sont leurs cloistres) pour estre soûlez de la substance d'autruy. Celuy estoit Père, quia dit que c'estoit une horrible abomination de veoir une image ou de Christ, ou de quelque Sainct aux temples des Chrestiens 7. Mesmes cela n'a point esté dit par un homme particulier, mais a esté aussi ordonné en un Concile ancien, que ce
1 Ps. XLV,H.
* Acat., au liv. Xr, ch. XVI de VHist. Trijp. 3 Ambr., au liv. I des Offices, c. XXVIII.
* Spirid., au liv. I de VHist. Trip., ch. X.
5 Voyez le ch. I du liv. XVIII de VHist. Trip.
6 Sainct Augustin, De l'œuvre des Moines, ch. XVII.
' Epiphanius en l'épistre translatée par sainct Hiérosme.
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qu'on adore ne soit point peint ne pourtrait1. Il s'en faut beaucoup qu'ils gardent ces limites quand ils ne laissent anglet vuide de simulachres en tous leurs temples. Un autre Père a conseillé qu'après avoir par sépulture exercé office d'humanité envers les morts, on les laissast reposer2. Ils rompent ces limites, quand ils requièrent qu'on ait perpétuelle sollicitude sur les trespassez. C'estoit bien un Père, qui a dit que la substance et nature du pain et du vin demeurent au sacrement de la Cène, comme la nature humaine demeure en nostre Seigneur Jésus-Christ, estant conjoincte avec son essence divine3. Ils ne regardent point ceste borne, quand ils font accroire qu'incontinent après que les paroles sacramentales sont récitées, la substance du pain et du vin est anéantie. Celuy estoit au nombre des Pères, qui a nié qu'au Sacrement de la Cène, sous le pain soit enclos le corps de Christ : mais que seulement c'est un mystère de son corps v : il parle ainsi de mot à mot. Ils excèdent doncques la mesure, quand ils disent que le corps de Christ est là contenu, et le font adorer d'une façon charnelle, comme s'il estoit là enclos localement. Ceux estoyent Pères, desquels l'un ordonna que ceux fussent du tout rejettez de l'usage de la Cène, qui prenans l'une des espèces, s'abstenoyent de la seconde. L'autre maintient qu'il ne faut desnier au peuple chrestien le sang de son Seigneur, pour la confession duquel il doit espandre son sang 5. Ils ont osté ces limites, quand rigoureusement ils ont commandé la mesme chose que l'un de ceux-là punissoit par excommunication, l'autre par forte raison réprouvoit. Celuy pareillement estoit du rang des Pères, qui afferme que c'est témérité de déterminer de quelque chose obscure en une partie ou en l'autre, sans clairs et évidens tesmoignages de l'Escriture 6. Ils ont oublié ceste borne, quand ils ont conclu tant de constitutions, canons et déterminations magistrales, sans quelque parole de Dieu. C'estoit un des Pères qui reprochoit à Montanus, qu'entre autres hérésies il avoit le
1 Au concile Elibert., au en. XXXVI.
s Ambroise, au livre I d'Abraham, cap. Vil.
3 Gélasius, pape, au concile de Rome.
4 Chrysostome, en l'œuvre imparfait sur sainct Matthieu.
s Gélasius, au c. Comperimus, De cons., dist. II. Sainct Cyprien, en l'épist. II, au liv. I, De lapsis.
* Sainct Augustin, liv. II, Dejiec. mer., ch. dernier.
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premier imposé loixde jusner l. Ils ont aussi outrepassé ces limites, quand par estroite loy ils ont ordonné les jusnes. C'estoit un Père qui a soustenu le mariage ne devoir estre défendu aux Ministres de l'Eglise, et a déclairé la compagnie de femme légitime, estre chasteté2 : et ceux qui se sont accordez à son authorité, estoyent Pères. Ils sont eschappez outre de ceste borne, quand ils ont ordonné L'abstinence de mariage à leurs prestres. Celuy qui a escrit qu'on doit escouter un seul Christ, duquel il est dit parle Père céleste, Eseoutez-le : et qu'il ne faut avoir esgard à ce qu'auront fait ou dit les autres devant nous, mais seulement à ce qu'aura commandé Christ, qui est le premier de tous3 : cestuy-là di-je, estoit des plus anciens Pères. Us ne se sont point tenus entre ces barres, et n'ont permis que les autres s'y teinssent, quand ils ont constitué tant par-dessus eux que par-dessus les autres, des maistres nouveaux outre Christ. C'estoit un Père celuy qui a maintenu que l'Eglise ne se doit point préférer à Christ, d'autant que luy juge tousjours droictement : mais les juges ecclésiastiques estans hommes, se peuvent souvent abuser *. Ceux-cy rompent bien telle borne, en débatant que l'authorité de l'Escriture dépend du bon plaisir de l'Eglise . Tous les Pères d'un mesuie courage ont eu en abomination, et d'une mesme bouche ont détesté que la Parole de Dieu fust contaminée par subtilitez sophistiques, et enveloppée de contentions philosophiques. Se gardent-ils dedans ces marches, quand ils ne font en toute leur vie qu'ensevelir et obscurcir la simplicité de l'Escriture par contentions infinies, et questions plus que sophistiques ? Tellement que si les Pères estoyent suscitez, et oyoyent un tel art de combatre, qu'ils appellent Théologie spéculative, ils ne penseroyent rien moins que telles disputations estre de Dieu. Mais combien loing s'espandroit mon propos, si je vouloye annombrer combien hardiment ils rejettent le joug des Pères, desquels ils veulent estre veus obéissans enfans? Certes moys et années se passeroyent à réciter ce propos. Et néantmoins ils sont d'une impudence
1 Apolon., en YHist. Ecclés., liv. V, c. XII.
* Paphnut., en VHist. Trip., liv. II, c. XIV.
3 Sainct Cyprien, en l'épist. II du liv. II des Epist.
* Sainct Augustin, c. II, Contre Cresconius, grammairien.
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si effrontée, qu'ils nous osent reprocher que nous outrepassons les bornes anciennes.
En ce qu'ils nous renvoyent à la coustume, ils ne font rien : car ce seroit une grande iniquité, si nous estions contraints de céder à la coustume. Certes si les jugemens des hommes estoyent droicts, la coustume se devroit prendre des bons : mais il en est souventesfois advenu autrement : car ce qu'on voit estre fait de plusieurs, a obtenu droit de coustume. Or la vie des hommes n'a jamais esté si bien reiglée,que les meilleures choses pleussent à la plus grand'part : doncques des vices particuliers de plusieurs est prouvenu un erreur publique, ou plustost un commun consentement de vice, lequel ces bons preudhommes veulent maintenant estre pour loy. Ceux qui ne sont du tout aveugles, apperçoivent que quasi plusieurs mers de maux sont desbordées sur la terre, et que tout le monde est corrompu de plusieurs pestes mortelles : brief, que tout tombe en ruine, tellement qu'il faut ou du tout désespérer des choses humaines ou mettre ordre à tels maux, et mesmes par remèdes violens. Et néantmoins on rejette le remède : non pour autre raison, sinon que nous sommes desjà de longue main accoustumez aux calamitez. Mais encores que l'erreur publique ait lieu en la police des hommes, toutesfois au règne de Dieu, sa seule éternelle vérité doit estre escoutée et observée, contre laquelle ne vaut aucune prescription ne de longues années, ne de coustume ancienne, ne de quelque conjuration l. En telle manière jadis Isaïe instruisoit les esleus de Dieu de ne dire Conspiration, par tout où le peuple disoit Conspiration2 : c'est à dire qu'ils ne conspirassent ensemblement en la conspiration du peuple, et qu'ils ne craignissent de leur crainte, ou s'estonnassent : mais plustost qu'ils sanctifiassent le Seigneur des armées, et que luy seul fust leur crainte. Ainsi, que maintenant nos adversaires nous objectent tant d'exemples qu'ils voudront, et du temps passé et du temps présent : si nous sanctifions le Seigneur des armées, ils ne nous estonneront pas fort. Car soit que plusieurs aages ayent accordé à une mesme impiété, Dieu est fort pour faire vengence jusques à la troisième
1 De consec, dist. VHI, cap. Si consuetudinem. Ms. VIII, 12.
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et quatrième génération : soit que tout le monde conspire en une mesme meschanceté, il nous a enseignez par expérience quelle est la fin de ceux qui pèchent avec la multitude, quand il a dissipé tout le monde par le déluge, réservé Noé avec sa petite famille : à ce que par la foi de luy seul il condamnast tout le monde l. En somme, mauvaise coustume n'est autre chose qu'une peste publique, en laquelle ceux qui meurent entre la multitude, ne périssent pas moins que s'ils périssoyent seuls. D'avantage il faloit considérer ce que dit sainct Cyprien en quelque passage, asçavoir que ceux qui faillent par ignorance, combien qu'ils ne soyent pas du tout sans coulpe, toutesfois peuvent sembler aucunement excusables, mais que ceux qui avec obstination rejettent la vérité, quand elle leur est offerte par la grâce de Dieu, ne peuvent prétendre aucune excuse 2.
Ils ne nous pressent pas si fort par leur autre argument, qu'ils nous contraignent de confesser, ou que l'Eglise ait esté morte par quelques années, ou que maintenant nous ayons combat contre l'Eglise. Certes l'Eglise de Christ a vescu et vivra tant que Christ régnera à la dextre de son Père : de la main duquel elle est soustenue, de la garde duquel elle est armée, de la vertu duquel elle est fortifiée. Car sans doute il accomplira ce qu'il a une fois promis, c'est qu'il assisteroit aux siens jusques à la consommation du siècle3. Contre ceste Eglise nous n'entreprenons nulle guerre. Car d'un consentement avec tout le peuple des fidèles, nous adorons et honorons un Dieu et un Christ le Seigneur, comme il a esté tousjours adoré de ses serviteurs. Mais eux ils sont bien loing de la vérité, quand ils ne recognoissent point d'Eglise, si elle ne se veoit présentement à l'œil, et la veulent enclorre en certains limites, ausquels elle n'est nullement comprinse. C'est en ces points que gist nostre controversie. Premièrement, qu'ils requièrent tousjours une forme d'Eglise visible et apparente. Secondement, qu'ils constituent icelle forme au siège de l'Eglise romaine, et en Testât de leurs Prélats. Nous au contraire, affermons que l'Eglise peut
• Gen. VII,i; Héb. XI, 7.
s En l'épistre III, liv. II, et en l'épist. ad Julianum, De hœret. baptizandis.
3 Matth. XXVIII, 20.
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consister sans apparence visible, et mesmes que son apparence n'est à estimer de ceste braveté extérieure, laquelle follement ils ont en admiration : mais elle a bien autre marque, c'est asçavoir la pure prédication de la Parole de Dieu, et l'administration des Sacremens bien instituée. Ils ne sont pas contens si l'Eglise ne se peut tousjours monstrer au doigt. Mais combien de fois est-il advenu qu'elle a esté tellement déformée entre le peuple judaïque, qu'il n'y restoit nulle apparence? Quelle forme pensons-nous avoir reluy en l'Eglise, lorsque Hélie se complaignoit d'avoir esté réservé seul ' ? Combien de fois depuis l'advénement de Christ a-elle esté cachée sans forme ? Combien souvent a-elle esté tellement opprimée par guerres, par séditions, par hérésies, qu'elle ne se nionstroit en nulle partie ? Si doncques ces gens-cy eussent vescu de ce temps-là, eussent-ils creu qu'il y eust eu quelque Eglise? Mais il fut dit à Hélie, qu'il y avoit encores sept mille hommes de réserve, qui n'avoyent point lleschy le genouil devant Baal. Et ne nous doit estre aucunement incertain, que Jésus-Christ n'ait tousjours régné sur terre depuis qu'il est monté au ciel : mais si entre telles désolations les fidèles eussent voulu avoir quelque certaine apparence, n'eussent-ils point perdu courage? Et de faict, sainct Hilaire tenoit desjà de son temps cela pour grand vice, qu'estans aveuglez par la folle révérence qu'ils portoyent à la dignité de leurs Evesques, ne considéroyent point quelles pestes estoyent aucunesfois cachées dessous telles masques. Car il parle en ceste sorte, Je vous admoneste : gardez-vous d'Antéchrist. Vous vous arrestez trop aux murailles, cherchans l'Eglise de Dieu en la beauté des édifices, pensans que l'union des fidèles soit là contenue. Doutons-nous qu'Antéchrist doive là avoir son siège ? Les montagnes, et bois, et lacs, et prisons, et désers, et cavernes me sont plus seurs et de meilleure fiance. Car les Prophètes y estans cachez, ont prophétisé *. Or qu'est-ce que le monde honore aujourd'huy en ces Evesques cornus, sinon qu'il répute pour plus excellens ceux qui président aux plus grandes villes ? Ostons doncques une si folle estime : au contraire permettons cela au Seigneur, que puis qu'il est seul
1 1 Rois XIX, 10. * Contre Auxentius.
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cognoissant qui sont les siens1, qu'aussi aucunesfois il puisse oster la eognoissance extérieure de son Eglise, de la veue des hommes. Je confesse bien que c'est une horrible vengence de Dieu sur la terre : mais si l'impiété des hommes le mérite ainsi, pourquoy nous efforçons-nous de contredire à la justice divine? En telles manières le Seigneur, quelques aages par cy-devant, a puny l'ingratitude des hommes. Car pourtant qu'ils n'avoyent voulu obéir à sa vérité, et avoyent esteint sa lumière, il a permis qu'estans aveuglez en leurs sens, ils fussent abusez de lourds mensonges, et ensevelis en profondes ténèbres : tellement qu'il n'apparoissoit nulle forme de vraye Eglise. Ce pendant néantmoins il a conservé les siens au milieu de ces erreurs et ténèbres, comment qu'ils fussent espars et cachez. Et n'est pas de merveilles : car il a apprins de les garder et en la confusion de Babylone, et en la flambe de la fournaise ardente. En ce qu'ils veulent la forme de l'Eglise estre estimée par je ne sçay quelle vaine pompe : afin de ne faire long propos, je toucheray seulement en passant combien cela seroit dangereux. Le Pape de Rome, disent-ils, qui tient le siège apostolique, et les autres Evesques représentent l'Eglise, et doivent estre réputez pour l'Eglise : parquoy ils ne peuvent errer. Pour quelle cause cela ? Pource, respondent-ils, qu'ils sont Pasteurs de l'Eglise, et consacrez à Dieu. Aaron et les autres conducteurs du peuple d'Israël, estoyent aussi Pasteurs. Aaron et ses fils estoyent jà esleus Prestres de Dieu : néantmoins ils faillirent quand ils forgèrent le veau 2. A qui, selon ceste raison, n'eussent représenté l'Eglise, les quatre cens Prophètes qui décevoyent Achab ? Mais l'Eglise estoit de la partie de Michée, voire seul et contemptible : de la bouche duquel toutesfois sortoit la vérité s. Les Prophètes qui s'eslevoyent contre Jérémie, se vantans que la Loy ne pourroit défaillir aux Prestres, ne le conseil aux sages, ne la Parole aux Prophètes4, ne portoyent-ils pas le nom de l'Eglise ? A l'encontre de toute ceste multitude est envoyé Jérémie, pour dénoncer de la part de Dieu, que la loy périra entre les Prestres, le conseil sera osté aux sages, et la doctrine aux Prophètes 5. Une
i 2 Tim. II, 19. s Exode XXXII, 4. 3 1 Rois XXII, 11, etc. * Jér. XVIII, 13. s jér> £v. 9.
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mesme apparence ne reluisoit-elle point au Concile qu'assemblèrent les Presfres, Docteurs et religieux, pour prendre conseil de la mort de Jésus-Christ ' ? Que maintenant nos adversaires s'aillent vanter, s'arrestans en ces masques extérieures, pour faire Christ et tous les Prophètes de Dieu vivant schismatiques : au contraire, les ministres de Satan, organes du sainct Esprit. D'avantage, s'ils parlent à bon escient, qu'ils me respondent en bonne foy, en quelle région ou en quel peuple ils pensent que l'Eglise réside, depuis que par sentence diffinitive du concile de Basle, Eugenius Pape de Rome fut déposé, et Aymé duc de Savoye substitué en son lieu. S'ils devoyent crever, ils ne pourront nier que le concile, quant aux solennités extérieures, ne fust bon et légitime, et ordonné non-seulement par un Pape, mais par deux. Eugenius fut là condamné pour schisma tique, rebelle et contumax-, avec toute la compagnie des Cardinaux et Evesques qui avoyent machiné avec luy la dissolution du Concile. Néantmoins estant depuis supporté par la faveur des Princes, il demeura en la possession de sa Papauté : et ceste élection d'Aymé, solennellement parfaite par l'authorité du sacré et général Concile, s'en alla en fumée : sinon que ledit Aymé fat appaisé par un chapeau de Cardinal, comme un chien abbayant, par une pièce de pain. De ces hérétiques, rebelles et contumax sont issus tous les Papes, Cardinaux, Evesques, Abbez et Prestres qui ont esté depuis. Il est nécessaire qu'ils soyent yei surprins au passage. Car auquel costé mettrontils le nom de l'Eglise? Nieront-ils le Concile avoir esté général, auquel il ne défailloit rien quant à la majesté extérieure ? veu que solennellement il avoit esté dénoncé par double bulle, dédié par le Légat du saint siège apostolique, lequel y présidoit, bien ordonné en toutes cérémonies, et persévéra jusques à la fin en une mesme dignité ? Confesseront-ils Eugenius schismatique, avec toute sa bande, par laquelle ils ont esté consacrez? Il faut doncques qu'ils diffînissent autrement la forme de l'Eglise : ou tant qu'ils sont, selon leur doctrine mesme, seront réputez de nous schismatiques, puis que sciemment et de leur vouloir ils ont esté ordonnez par
i Jean XII, 10.
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hérétiques. Et s'il n'eust jamais esté expérimenté par cy-devant, que l'Eglise n'est point liée à pompes extérieures, ils nous en baillent assez certaine expérience, quand sous le tiltre et couleur de l'Eglise ils se sont orgueilleusement fait craindre au monde : combien qu'ils fussent pestes mortelles de l'Eglise. Je ne parle point de leurs mœurs et actes exécrables, desquels toute leur vie est remplie, puis qu'ils se disent estre Pharisiens, lesquels il fale escouter, et non pas ensuyvre. Mais si vous voulez départir un peu de vostre loisir, Sire, à lire nos enseignemens, vous cognoistrez clairement que leur doctrine mesme, pour laquelle ils veulent estre recognus pour l'Eglise, est une cruelle géhenne et boucherie des âmes, un flambeau, une ruine et une dissipation de l'Eglise.
Finalement, c'est perversement fait à eux, de reprocher combien d'esmeutes, troubles et contentions a après soy attiré la pré- . dication de nostre doctrine : et quels fruits elle produit maintenant en plusieurs : car la faute de ces maux est iniquement rejettée sur icelle, qui devoit estre imputée à la malice de Satan. C'est quasi le propre de la Parole de Dieu, que jamais elle ne vient en avant, que Satan ne s'esveille et escarmouche. Et ceste est une marque trèscertaine, pour la discerner des doctrines mensongères : lesquelles facilement se monstrent, en ce qu'elles sont receues volontairement de tous, et vienent à gré à tout le monde. En telle façon par quelques années cy -devant, quand tout estoit ensevely en ténèbres, ce seigneur du monde se jouoit des hommes à son plaisir,, et comme un Sardanapalus, se reposoit, et prenoit son passe-temps en bonne paix. Car qu'eust-il fait, sinon jouer et plaisanter, estant en paisible et tranquille possession de son règne ? Mais depuis que la lumière luisante d'en haut a aucunement deschassé des ténèbres : depuis que le Fort a assailly et troublé son règne, incontinent il a commencé à s'esveiller de sa paresse, et prendre les armes1. Et premièrement a incité la force des hommes, pour par icelle opprimer violentement la vérité commençant à venir. Et quand il n'a rien proufité par force, il s'est converty aux embusches. Adonc- ( ques par ses Calabaptistes, et telles manières de gens, il a esmeu
» Luc XI, 22.
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plusieurs sectes et diversitez d'opinions, pour obscurcir icelle vérité, et finalement l'esteindre. Et encores maintenant il persévère à l'esbranler par toutes les deux machines. Car il s'efforce par violence et mains des hommes, d'arracher ceste vraye semence : et d'autant qu'il est en luy, il tasche par son yvroye de la supplanter, afin de l'empescher de croistre et rendre son fruit. Mais tous ses efforts seront vains, si nous oyons les advertissemens du Seigneur, qui nous a long temps devant descouvert ses finesses, afin que ne fussions surprins : et nous a armez d'assez bonnes gardes contre ses machines. Au reste, combien grande perversité est-ce de charger la Parole de Dieu de la haine ou des séditions qu'esmeuvent à rencontre d'icelle les fols et escervelez, ou des sectes que sèment les abuseurs ? Toutesfois ce n'est pas nouvel exemple. Ondemandoità Hélie, s'il n'estoit pas celuy qui troubloit Israël1. Christ estoit estimé séditieux, des Juifs2. On accusoit les Apostres, comme s'ils eussent esmeu le populaire à tumulte3. Que font aujourd'huy autre chose ceux qui nous imputent les troubles, tumultes et contentions qui s'eslèvent encontre nous ? Or Hélie nous a enseigné quelle response il leur faut rendre : c'est que ce ne sommesnous pas qui semons les erreurs, ou esmouvons les troubles : mais eux-mesmes, qui veulent résister à. la vertu de Dieu4. Or comme ceste seule raison est suffisante pour rabatre leur témérité, aussi d'autre part il est mestier d'obvier à l'infirmité d'aucuns, ausquels souventesfois il advient d'estre estonnez par tels scandales, et en leur estonnement de vaciller. Iceux doncques, afin qu'ils n'ayent matière de se desconforter et perdre courage, doivent penser que les mesmes choses que nous voyons maintenant, sont advenues aux Apostres de leur temps. Il y en avoit lors des ignorans et inconstans, lesquels (comme sainct Pierre récite) corrompoyent, à leur perdition, ce qui estoit divinement escrit par sainct Paul5. Il y avoit des contempteurs de Dieu, lesquels quand ils oyoyent que le péché avoit abondé afin que la grâce abondast d'avantage, incontinent ils objectoyent. Nous demeurerons doncques en péché, afin que la grâce abonde. Quand ils oyoyent. que les fidèles n'estoyent point
» 1 Rois XVIII, 17. » Luc XXIII, 5. 3 Actes XXIV, 5.
* 1 Rois XVIII, 18. s 1 Pierre III, 16.
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sous la Loy : ils respondoyenl, Nous pécherons, puis que nous ne sommes point sous la Loy, mais sous la grâce1. Il y en avoit qui l'appelloyent, Hortateur à mal2 : des faux prophètes s'ingéroyent, pour destruire les Eglises qu'il avoit édifiées 3 : aucuns preschoyent l'Evangile par haine et contention, non en sincérité * : et mesmes malicieusement, pensans de le grever plus en sa prison. En aucuns lieux l'Evangile ne proufitoit pas beaucoup : chacun cherchoit son proufit, et non pas de servir à Jésus-Christ : les autres se révoltoyent, retournans comme chiens à leurs vomissemens, et pourceaux à leurs fanges. Plusieurs tiroyent la liberté de l'esprit, en licence charnelle. Plusieurs faux frères s'insinuoyent, desquels provenoyent après grands dangers aux fidèles : mesmes entre les frères, il se suscitoit plusieurs débats. Qu'avoyent yci à faire les Apostres ? Leur estoit-il expédient ou de dissimuler pour un temps, ou du tout quitter et renoncer cest Evangile, lequel ils voyoyent estre semence de tant de noises, matière de tant de dangers, occasion de tant de scandales? Mais entre telles angoisses il leur souvenoit que Christ est pierre d'offense et de scandale, mis en ruine et résurrection de plusieurs, et pour un but auquel on contredira5. De laquelle fiance estans armez, ils passoyent hardiment, et marchoyent par tous dangers de tumultes et scandales. Nous avons à nous conforter d'une mesme pensée, puis que sainct Paul tesmoigne cecy estre perpétuel à l'Evangile, qu'il soit odeur de mort pour mort à ceux qui périssent 6 : combien qu'il soit plustost ordonné à ceste fin, d' estre odeur de vie pour vie à ceux qui sont sauvez : et puissance de Dieu en salut à tous croyans7. Ce que nous expérimenterions aussi de nostre part, si nous n'empeschions et deslournions par nostre ingratitude, un si grand bénéfice de Dieu : et si nous ne tirions à nostre ruine, ce qui nous devoit estre un souverain moyen de salut.
Mais je retourne à vous, Sire. Vous ne vous devez esmouvoir de ces faux rapports, par lesquels nos adversaires s'efforcent de vous jetter en quelque crainte et terreur : c'est asçavoir, que ce nouvel Evangile (ainsi l'appellent-ils) ne cherche autre chose qu'oc-
» Roru. VI, \t 15. 2 Rom. TU, S. 3 2 Cor. XI, 13. v Phi!. 1. 15.
5 Luc II, 34. 6 2 Cor. II, 1C. ' Rom. 1, 16.
lxij PRÉFACE
casion de séditions et toute impunité de malfaire. Car Dieu n'est point Dieu de division, mais de paix : et le Fils de Dieu n'est point ministre de péché, qui est venu pour rompre et destruire les œuvres du diable. Et quant à nous, nous sommes injustement accusez de telles entreprises, desquelles nous ne donnasmes jamais le moindre souspeçon du monde. Et il est bien vray-semblable que nous, desquels jamais n'a esté ouye une seule parole séditieuse, et desquels la vie a tousjours esté cognue simple et paisible, quand nous vivions sous vous, Sire, machinions de renverser les royaumes! Qui plus est, maintenant estans chassez de nos maisons, nous ne laissons point de prier Dieu pour vostrë prospérité , et celle de vostre règne. Il est bien à croire que nous pourchassions un congé de tout mal faire, sans estre reprins : veu, combien que nos mœurs soyent répréhensibles en beaucoup de choses, toutesfois qu'il n'y a rien digne de si grand reproche. Et d'avantage, grâces à Dieu, nous n'avons point si mal proufité en l'Evangile, que nostre vie ne puisse estre à ces détracteurs exemple de chasteté, libéralité, miséricorde, tempérance, patience, modestie, et toutes autres vertus. Certes la vérité tesmoigne évidemment pour nous, que nous craignons et honorons Dieu purement, quand par nostre vie et par nostre mort nous désirons son Nom estre sanctifié. Et la bouche mesmes des envieux a esté contrainte de donner tesmoignage d'innocence et justice extérieure, quant aux hommes, à aucuns de nous, lesquels on faisoit mourir pour ce seul point, qui méritait louange singulière. Or s'il y en a aucuns qui sous couleur de l'Evangile esmeuvent tumultes (ce qu'on n'a point veu jusques-yci en vostre royaume) ou qui vueillent couvrir leur licence charnelle du nom de la liberté qui nous est donnée par la grâce de Dieu, comme j'en cognoy plusieurs : il y a loix, et punitions ordonnées par les loix, pour les corriger asprement selon leurs débets. Mais que cependant l'Evangile de Dieu ne soit point blasphémé pour les maléfices des meschans. Vous avez, Sire, la venimeuse iniquité de nos calomniateurs exposée par assez de paroles, <ifin que vous n'encliniez pas trop l'aureille pour adjouster foy à leurs rapports. Et mesmes je doute que je n'aye esté trop long : veu que ceste préface a quasi la grandeur d'une défense entière :
AU ROY DE FRANCE. Ixiij
combien que par icelle je n'aye prétendu composer une défense, mais seulement adoucir vostre cœur pour donner audience à nostre cause. Lequel, combien qu'il soit à présent destourné et aliéné de nous, j'adjouste mesmes enflambé, toutesfois j'espère que nous pourrons regagner sa grâce, s'il vous plaist une fois hors d'indignation et courroux, lire ceste nostre confession, laquelle nous voulons estre pour défense envers vostre Majesté. Mais si au contraire, les détractions des malvueillans empesclient tellement vos aureilles, que les accusez n'ayent aucun lieu de se défendre : d'autre part, si ces impétueuses furies, sans que vous y mettiez ordre, exercent tousjours cruauté par prisons, fouets, géhennes, coppures, bruslures : nous certes, comme brebis dévouées à la boucherie, serons jetiez en toute extrémité : tellement néantmoins qu'en nostre patience nous posséderons nos âmes , et attendrons la main forte du Seigneur : laquelle sans doute se monstrera en sa saison, et apparoistra armée, tant pour délivrer les povres de leur affliction, que pour punir les contempteurs qui s'esgayent si hardiment à ceste heure. Le Seigneur, Roy des Roys, vueille establir vostre Throne en justice, et vostre siège en équité.
De Basle, le premier jour d'Aoust, M. D. XXXV.