LIVRE II
n'avoit fait de mal qu'à soy en péchant, et n'avoit point niiy à ses successeurs. ()r Satan par reste astuce s'est elTorcé, en couvrant la maladie, de la rendre incuralile. Or estant conveiiicu par manifestes tesmoignages de l'Escriture, que le peclic estoit descendu du premier lioiiime on toute sa postérité, il ca^ill()il cpi'il y esloit descendu par imitation, et non point par génération. Pourtant ces saincts personnages se sont ellorcez de monstrer, et sainct Augustin par dessus tous les autres, ((ue nous ne sonnnes point corrompus de malice que nous attirions d'ailleurs par exemple, mais que nous apportons nostre perversité du venUe de la mère. La(pielle chose ne se peut nier sans grande inq)udence. Toutesfois nul ne s'esmerveillera de la témérité des Pelagiens et Gelestins en cest endmit, ([ui aura veu par les escrits de sainct Augustin quelles bestes ils ont esté, et combien il y avoit peu de vergogne en eux. Certes ce que confesse David est indubitable: c'est qu'il a esté engendré en ini(iuité, et que sa mère l'a conceu en péché (Ps. ^)I, 7). Il n'accuse point là les fautes de ses pareus, mais pour mieux glorifier la bonté de Dieu envers soy, il réduit en mémoire sa perversité dés sa première naissance. Or cela n'a pas esté particulier à David: il s'ensuit donc (jue la condition universelle de tous hommes est demonstrée par son exemple. Nous tous donc qui sommes produits de semence immonde, naissons souillez d'infection de péché: et mesmes devant que sortir en lumière, nous sommes contaminez devant la face de Dieu. Car qui est-ce qui pourra faire une chose pure, (jui est introduite d'immondicité? comme il est dit au livre de Job (Job 14, 4).
6. Nous oyons que la souillure des pères parvient tellement aux enfans de lignée en lignée, que tous sans exception en sont entachez dés leur origine. Or on ne trouvera nul commencement de ceste pollution, sinon qu'on monte jusques au premier père de tous, comme à la fontaine. Certainement il nous faut avoir cela pour résolu, qu'Adam n'a pas seulement esté père de l'humaine nature, mais connue souche ou racine : et pom'tant qu'en la corruption d'iceluy, le genre humain par raison a esté corrompu. Ce que l'Apostre plus clairement demonstre, en l'accomparageant avec Christ : Tout ainsi, dit-il, que le péché est entré par un homme au monde universel, et par le péché, la mort, laquelle a esté espandue sur tous hommes, entant que tous ont péché : semblablement par la grâce de Christ justice et vie nous est restituée (Rom. o, 12). Que babilleront icy les Pelagiens, que le péché a esté espars au monde par l'imitation d'Adam? N'avons-nous donc autre prolit de la grâce de Christ, sinon qu'elle nous est proposée en exemple pour ensuyvre ? Et qui pourroit endurer tel blasphème ? Or il n'y a nulle
doute que la grâce de Christ ne soit nostre par conuHunication. et que par icelle nous n'ayons vie : il s'ensuit ijareillement que l'une et l'autre a esté perdue en Adam, comme nous les recouvrons en Christ : et que le péché et la mort ont esté engendrez en nous par Adam, comme ils snni abolis par (Christ. Ces itarolles ne sont point obscures, que plusieurs sont justifiez par l'obéissance de Christ, comme ils ont esté constituez peclieurs i)ar la désobéissance d'Adam : et pointant, que tout ainsi qu'Adam nous enveloppant en sa ruine a esté cause de nostre perdition, pareillement Christ nous rameine à salut par sa grâce. Je ne i)ense point qu'il soit mestier de plus longue probation en une si claire lumière de vérité. Semblablement en la première aux Corinthiens, voulant confermer les fidèles en l'espérance de la résurrection, dit que nous recouvrons en Christ la vie laquelle nous avions perdue en Adam (1 Cor. lo, 22). Quand il prononce que nous sommes morts en Adam, il demonstre bien que nous sommes entachez de la contagion de son peclié : car la damnation ne parvicndroit point a nous, sinon que la coulpe nous attouchast. Mais son intention se peut encore mieux comprendre par le second membre, où il dit que l'espérance de vie est restituée par Christ. Or il est assez notoire que cela ne se fait point par autre façon, que quand Jésus Christ se communique à nous pour mettre en nous la vertu de sa justice : selon qu'il est dit en un autre passage, que son Esprit nous est vie, à cause de la justice (Rom. 8, 10). Pourtant on ne peut autrement exposer ce mot, que nous sommes morts en Adam, sinon en disant (jue luy ne s'est pas seulement ruiné et destruit en péchant, mais qu'il a aussi tiré avec soy nostre nature en semblable perdition. Non point que la coulpe soit cà luy seul, sans nous attoucher, d'autant qu'il a infecté toute sa semence de la perversité en laquelle il a trebusché. Et de fait le dire de sainct Paul, h savoir que tous de nature sont enfans d'ire (Ephes. 2, 3), ne seroit pas autrement véritable, sinon que desja ils fussent maudits au ventre de la mère. Or on peut facilement recueillir, qu'en parlant de nature, on ne la nomme pas telle qu'elle a esté créée de Dieu, mais selon qu'elle a esté pervertie en Adam : car il ne seroit point convenable que Dieu fust fait autheur de la mort. Adam donc s'est tellement corrompu et infecté, que la contagion est descendue de luy sur tout son lignage. Mesmes Jésus Christ, qui est le juge devant lequel nous aurons k rendre conte, prononce assez clairement que nous naissons tous malins et vitieux, en disant que tout ce qui est né de chair est chair (Jean 3, 6) : et par ainsi que la porte de vie est close à toftis, jusques à ce qu'ils soyent régénérez.