LIVRE II
derer, c'est que ccsle perversité n'est jamais oisive en nous, mais engendre continuellement nouveaux l'ruicts, assa\oir icelles œuvres de la chair (lue nous avons n'agueres descrites : tout ainsi qu'une fornaise ardente sans cesse jette flambe et eslincelles, et une sciurce jette son eau. Parquoy ceux (lui ont deliny le [leclié originel estre un detaut de justice originelle laquelle devoit estre en l'homme : cond)ien (lu'en ces paroUes ils ayent comprins toute la substance, toutesfois ils n'ont suliisamment exprimé la force d'iceluy. Car nostre nature n'est pas seulement vuide et destituée de tous biens, mais elle est tellement fertile en toute espèce de mal, qu'elle ne peut estre oisive. Ceux qui l'ont appelée Concupiscence, n'ont point usé d'un mot trop impertinent, moyennant qu'on adjoustast ce qui n'est concédé de plusieurs, c'est que toutes les parties de l'homme, depuis l'entendement jusques à la volonté, depuis l'ame jusques à la ciiair, sont souillées et du tout remplies de ceste concupiscence : ou bien, pour le faire plus court, que l'honnue n'est autre chose de soymesme que concupiscence.
9. Parciuoy j'ay dit que depuis qu'Adam s'est destourné de la fontaine de justice, toutes les parties de l'ame ont esté possédées par le péché. Car ce n'a pas esté son appétit inférieur seulement, ou sensualité, qui l'a alléché à mal, mais ceste maudite impieté, dont nous avons fait mention, a occupé le plus haut et le plus excellent de son esprit, et l'orgueil est entré jusques au profond du cœur. Ainsi c'est une fantasie froide et sotte, de vouloir restreindre la corruption venue de Là, aux mouvemens ou appétits qu'on appelle Sensuels, ou l'appeler Un nourrissement de feu, lequel allèche, esmeuve et tire la sensualité à peelié. En quoy le maistre des Sentences a monstre une grosse ignorance et lourde. Car en cherchant le siège de ce vice, il dit qu'il est en la chair, selon sainct Paul : adjoustant sa glose, que ce n'est pas proprement, mais pource qu'il y apparoist plus. Or il est si sot de prendre ce mot de Chair pour le corps: comme si sainct Paul en l'opposant à la grâce du sainct Esprit, par la(iuelle nous sommes régénérez, marquoit seulement une partie de l'ame, et ne comprenoitpas toute nostre nature. Etluy-mesme en oste toute difficulté, disant tjue le péché ne réside pas seulement en une partie, mais qu'il n'y a rien de pur et net de sa pourriture mortelle. Car en disputant de la nature vicieuse, il ne condamne pas seulement les appétits apparens, mais insiste sur tout en ce poinct, que l'entendement est du tout asservy k bestise et aveuglement, et le cœur addonné à perversité. Et tout le troisième chapitre des Romains n'est autre chose qu'une description du péché originel. Cecy mesmes appert encore mieux par le renouvellement. Car l'esprit, qui est opposé au vieil homme
et a la chair, ne signifie pas seulement la grâce par huiuelle la partie inférieure de l'ame ou sensuelle est corrigée, mais conqirend une pleine reformation de toutes les parties. Parquoy sainct Paul ailleurs ne demande pas seulement de mettre bas et anéantir les appétits énormes, mais veut que nous soyons renouveliez de l'esprit de nostre entendement : et en l'autre passage, que nous soyons transformez en nouveauté d'esprit (Ephes. 4, 23; Rom. 12, 2). Dont il s'ensuit que ce qui est le plus noble et le plus à priser en nos âmes, non seulement est navré et blessé, mais du tout corrompu, quelque dignité qui y reluise : en sorte qu'il n'a pas seulement mestier de gairison, mais faut qu'il veste une nature nouvelle. Nous verrons tantost comment le péché occupe l'esprit et le cœur. J'ay icy voulu seulement toucher en bref, que tout l'homme est accablé comme d'un déluge depuis la teste jusques aux pieds, en sorte qu'il n'y a nulle partie de luy exempte de péché : et par ainsi que tout ce qui en procède est à bon droict condamné et imputé à péché: comme sainct Paul dit, que toutes affections de la chair sont ennemies k Dieu : et par conséquent, mort (Rom. 8, 7).
10. Voyent maintenant ceux qui osent attribuer la cause de leur péché à Dieu, quand nous disons que les hommes sont naturellement vicieux, s'ils font perversement de contempler l'ouvrage de Dieu en leur pollution, lequel ils devoyent plustost chercher et sonder en la nature qu'avoit receue Adam devant qu'estre corrompu. Nostre perdition donc procède de la coulpe de nostre chaii', et non pas de Dieu : attendu que nous ne sommes péris pour autre cause que pour estre déclinez de nostre première création. Et ne faut icy répliquer, que Dieu eust bien peu mieux pourvoir à nostre salut, s'il fust venu au devant de la cheute d'Adam: car ceste objection est si audacieuse et téméraire, qu'eUe ne doit nullement entrer en l'entendement de l'homme fldele. Davantage elle appartient à la prédestination de Dieu, laquelle sera cy après traitée en son lieu. Pourtant qu'il nous souvienne d'imputer tousjours nostre ruine à la corruption de nostre nature, et non point à icelle nature qui avoit esté donnée premièrement à l'homme, afm de n'accuser Dieu, connue si nostre mal venoit de luy. Il est bien vray que ceste mortelle playe de péché est fichée en nostre natm^e: mais ce sont choses bien diverses, qu'elle ait esté navrée dés son origine, ou qu'elle l'ait esté depuis et d'aiUeurs. Or est-ff certain qu'elle a esté navrée par le péché qui est survenu. Nous n'avons donc cause de nous plaindre que de nous-mesmes. Ce que l'Escritm'e dénote dihgemment: carl'Ecclesiaste dit. Je say que Dieu avoit créé l'homme bon:mais il s'est forgé plusieurs inventions mauvai-