CHAPITRE II
Que l'homme est maintenant despouillé de Franc-arbitre, et misérablement assujetty à tout mal.
1. Puis que nous avons veu que la t\Tannie <le péché, depuis qu'elle a asservy le premier homme, non seulement a eu son cours sur tout le genre humain, mais aussi possède entièrement leurs âmes : nous avons à ceste heure à regarder assavoir si depuis que nous sommes venus en telle captivité, nous sommes destituez de toute liberté et franchise : ou bien si nous en avons quelque portion de reste, jusques où elle s'estend. Mais afin que la vérité de ceste question nous soit plus facilement esclaircie, il nous faut premièrement mettre un but, auquel nous adressions toute nostre dispute. Or voicy le moyen qui nous gardera d'errer, c'est de considérer les dangers (jui sont d'une part et d'autre. Car quand l'homme est dénué de tout bien, de cela il prend somlaine occasion de nonchallance. Et pource qu'on luy dit que de soy-mesme il n'a nulle vertu à bien faire, il ne se soucie de s'y aiipliquer, comme si cela ne luy appartenoit de rien. ■• D'autre part on ne luy peut domier le moins du monde, qu'il ne s'esleve en vaine confiance et témérité, et aussi qu'on ne desrobe autant à Dieu de son honneur. Pour ne tomber donc en ces inconveniens, nous aurons à tenir ceste modération; c'est que l'homme estant enseigné qu'il n'y a nul bien en luy, et qu'il est environné de misère et nécessité, entende toutesfois comment il doit aspirer au bien duquel il est vuide et cà la liberté dont il est privé : et
soit mesmes plus vivement pi(pié et incité à cela faire, que si on luy faisoit accroire qu'il eust la plus grande vertu du monde. Il n'y a celuy qui ne voye combien est nécessaire ce second poinct: assavoir de resveiller l'homme de sa négligence et paresse. Quant au premier, de luy monstrer sa jjovreté. plusieurs en font plus grand'doute ([u'ils ne devroyent. Il n'y a nulle doute qu'il ne faut rien oster à l'homme du sien, c'est à dire, qu'il ne luy faut moins attribuer que ce qu'il a: mais c'est aussi une chose évidente, combien il est expédient deledespouiller de fausse et vaine gloire. Car si ainsi est (ju'il ne luy ait point esté licite de se glorifier en soymesme, lois que par la beneficence de Dieu il estoit vestu et orné de grâces souveraines, combien maintenant convient-il plus qu'il s'humilie, puis que pour son ingratitude il a esté abbaissé en extrême ignominie, ayant perdu l'excellence qu'il avoit pour lors ? Pour entendre cela plus aisément, je dy (pie l'Escriture, pour le temps que l'homme estoit exalté au plus haut degré d'honneur (lui pouvoit estre, ne luy attribue davantage que de dire qu'il estoit créé à l'image de Dieu (Gen. 1, 27) en quoy elle signifie qu'il n'a point esté riche de ses propres biens, mais que sa béatitude estoit de participer de Dieu. Que luy reste-il donc maintenant, sinon qu'il recognoisse son Dieu, en estant dénué et despourveu de toute gloire? duquel il n'a peu