LIVRE II
recognoistre la bénignité et largesse ce pendant qu'il ahondoit des richesses de sa grâce. Et i)ais qu'il ne l'a point glurifié par rccognoissancc des biens qu'il en avoit rcceu, que pour le moins il le glorifie maintenant en la confession de sa povreté. Davantage il n'est pas moins utile jiour nous de nous démettre de toute l(juange de sagesse et vertu, qu'il est requis pour maintenir la gloire de Dieu: tellement que ceux (pii nous attribuent quelque chose outre mesure, en blasphémant Dieu nous ruinent aussi. Car (ju'est-ce autre chose (piand on nous enseigne de cheminer en nostre force et vertu, (jue de nous eslever au bout d'un roseau, lequel ne nous peut soustenir qu'il ne rompe incontinent, et que nous ne trebuschions? Combien encores qu'on fait trop d'hoimeur à noz forces, les acconqjarageant à un roseau. Car ce n'est que fumée tout ce que les homnics en ont imaginé et en babillent. Pourtant ce n'est pas sans cause que ceste belle sentence est si souvent répétée en sainct Augustin, Que ceux qui maintiennent le libéral-arbitre, le jettent bas en ruine, plustost qu'il ne l'establissent. Il m'a fallu faire ce procme, à cause d'aucuns qui ne peuvent porter que la vertu de l'honnne soit destruite et annicliilée, pour édifier en luy celle de Dieu : d'autant (ju'ils jugent toute ceste dispute estre non seulement inutile, mais fort dangereuse: laquelle toutesfois nous cognoistrons estre très-utile, et qui plus est, estre un des fondemens de la religion.
2. Puis que nous avons n'agueres dit, que les facilitez de l'ame sont situées en l'entendement et au cœur, maintenant considérons ce (ju'il y a en une partie et en l'autre. Les Philosophes d'un commun consentement estiment que la raison gist en l'entendement, la(iuelle est comme une lampe pour conduire toutes délibérations et comme une Royne pour modérer la volonté. Car ils imaginent qu'elle est tellement remplie de lumière divine, qu'elle peut bien discerner entre le bien et le mal : et qu'elle a telle vertu qu'elle peut bien commander. Au contraire, que le sens est plein d'ignorance et de rudesse, ne se pouvant eslever à considérer les choses hautes et excellentes, mais s'arrestant tousjours à la terre. Que l'appétit, s'il veut obtempérer à raison, et ne se laisse point subjuguer par le sens, a un mouvement naturel à cercher ce qui est bon et honneste : et ainsi peut tenir la droite voye. Au contraire, s'il s'addonne en servitude au sens, il est par iceluy corrompu et dépravé pour se desborder en intempérance. Comme ainsi soit que selon leur opinion il y ait entre les facultez de l'ame intelligence et volonté, ils disent que l'entendement humain a en soy raison pour conduire l'homme à bien et heureusement vivre, moyennant qu'il se maintienne en sa noblesse, et donne lieu à la vertu qui luy est naturellement enracinée. Cependant ils disent
bien qu'il y a un mouvement inférieur lequel est appelle Sens, pai' lecpiel il est diverty et distrait en erreur et tromperie lequel neantmoins peut estre domté par raison, et petit à petit aneanty. Ils constituent la volonté comme moyenne entre la raison et le sens, c'est assavoir ayant liberté d'obtempérer à raison si bon luy semble, ou de s'adonner au sens.
;]. Bien est vray que l'expérience les a contreint de confesser aucunesfois combien il est difficile à l'homme d'establir en soy-mesme le règne à la raison, d'autant que maintenant il est chatouillé des allechemens de volupté, maintenant abusé par vaine espèce de bien, maintenant agité d'affections intemperées, lesquelles sont comme cordes (ainsi que dit Platon) pour le tirer et esbranler çà et là. Pour la(|uelle raison Ciceron dit que nous avons seulement des petites estincelles de bien, allumées de nature en nostre esprit, lesquelles sont esteintes aisément par fausses opinions et mauvaises mœurs. ^ Davantage ils confessent que quand telles maladies ont une fois occupé nostre esprit, elles y régnent si fort qu'il n'est pas facile de les restreindre : et ne doutent point de les accomparer cà de.s chevaux rebelles. Car comme un cheval rebelle, disent-ils, ayant jette bas son conducteur regimbe sans mesure : ainsi l'ame ayant rejette la raison, et s'estant adonnée à ses concupiscences, est du tout desbordée. Au reste, ils ont cela pour résolu, que tant les vertus que les vices sont en nostre puissance. Car s'il n'estoit, disentils, en nostre élection de faire le bien ou le mal, il ne seroit point aussi de nous en abstenir. •'Au contraire, s'il nous est libre de nous en abstenir, aussi est-il de le faire. Or est-il ainsi que nous faisons do libre élection tout ce que nous faisons, et nous abstenons librement de ce dont nous nous abstenons : il s'ensuit donc qu'il est en nostre puissance de laisser le bien que nous faisons, et aussi le mal : et pareiUement de faire ce que nous laissons. Et de fait aucuns d'eux sont venus jusques à ceste folie, de se vanter d'avoir bien la vie par le bénéfice de Dieu, mais d'avoir d'eux-mesmes de bien vivre. ^ Et voila comment Ciceron a osé dire en la personne de Cotta, d'autant nue chacun s'acquiert sa vertu, que nul sage et bien advisé n'en a jamais rendu grâces à Dieu. Car, dit-il, nous sommes louez pour la vertu, et nous glorifions en icelle. Ce qui ne se feroit point si elle estoit don de Dieu, et ne venoit de nous. * Item un petit après. L'opinion, dit-il, de tout le monde est qu'on doit demander à Dieu les biens temporels, mais que chacun doit chercher la sagesse en soy. Voila donc en somme la sentence des Philosophes, c'est que la raison qui est en l'entendement humain suffit à nous bien conduire et monstrer ce qui est bon de faire : que la volonté estant sous icelle est tentée et solicitée par le sens à