‹ Institution de la religion chrétienneChapitre 109 sur 703 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

mal faire, noantinoins entant qu'elle a libre élection, (|u"elle ne peut estre emi)es('iiée de suivre la raison entièrement.

4. Quand est des docteurs de l'Eglise Ghrestienne coinliien (ju'il n'y en ait eu nul d'entre eux qui n"ait rccuguu la raison estre lurl abbatue en l'hounne par le péché, et la volonté estre sujette à beaucoup de concupiscences, neantmoins la pluspart a plus suy\i les Philosophes qu'il n'estoit niestier. 11 me semble (juil y a eu deux raisons qui ont meu les anciens Pères à ce faire. Premièrement ils crai.Linoyent s'ils ostoyeut a riioninie toute liberté de bien faire, que les Philosophes ne se moquassent de leur doctrine. Secondement, (pie la chair, laipielle est assez prompte à nonchalance, ne print occasion de paresse, pour n'appliquer son estude à bien. Parquoy afin de ne rien enseigner qui fust contrevenant a l'oiiinion commune ib^s hommes, ils ont voulu a dcmy accorder la doctrine de l'Escriture avec celle des Philosophes. Toutesfois il appert de leurs paroUes qu'ils ont principalement regardé le second poinct, c'est de ne point refroidir les hommes en bonnes œuvres. Chrysostome dit en quelque passage. Dieu a mis le bien et le mal en nostre faculté, nous donnant libéral arbitre de choisir l'un ou l'autre : et ne nous tu"e point par contrainte, mais nous reçoit si nous allons volontairement à luy.^Item, Celuy qui est mauvais peut devenir bon, s'il veut : et celuy ({ui est bon se change et devient mauvais. Car Dieu nous a donné franc-arbitre en nostre nature, et ne nous impose point nécessité, mais il nous ordonne les remèdes dont nous usions si bon nous semble. " Item, Comme nous ne pouvons rien bien faire sans estre aidez de la grâce de Dieu, aussi si nous n'apportons ce qui est de nous, sa giace ne nous subviendra point. Or il avoit dit au paravant que tout ne gist point en l'aide de Dieu, mais ([ue nous apportons de nostre part. ^^ Et de tait ceste sentence luy est familière. Apportons ce qui est de nous, et Dieu supjjléra le reste. A quoy convient ce (jue dit sainct Hierome, que c'est a nous à faire de commencer, et à Dieu de parfaire : que c'est nostre office d'offrir ce que nous pouvons, le sien d'accomplir ce que nous ne pouvons. ^' Nous voyons certes qu'en ces sentences ils ont attribué plus de vertu à l'homme qu'ils ne devoyent, pource qu'ils ne pensoyent point autrement resveiller nostre paresse, qu'en remonstrant qu'il ne tient qu'il nous que nous ne vivions bien. Nous verrons cy après s'ils ont eu bonne raison de ce faire. Certes il apparoistra que leurs paroUes que nous avons recitées sont fausses, pour en dire franchement ce (pii en est. Combien que les docteurs Grecs par dessus les autres, et entre eux singulièrement .sainct Chrysostome, ayent passé mesure en magnifiant les forces humaines : toutesfois quasi tous les an-

ciens Pères (excepté sainct Augustin) sont tant variables en ceste matière, ou parlent si douteusement ou obscurément, ciu'on ne peut quasi prenthre de leurs escrits aucune certaine resolution. Pourtant nous ne nous arrcslerons à référer particulièrement l'opuiion d'un chacun, mais seulement en passant nous loucherons ce que les uns et les autres en ont dit, selon que l'ordre le requerra. Les autres escrivains qui sont venus après, atîectans chacun pour soy de monstrer quelque subtilité en défendant les vertus humaines, successivement sont tombez de mal en pis, jusquesà ce (pi'ils ont amené le monde en ceste opmion,de penser que l'homme ne fust corrompu sinon en la partie sensuelle, et que cei)en.dant il eust la raison entière, et pour la plus grand'part liberté en son vouloii\ Pourtant ceste sentence de sainct Augustin n'a pas laissé de voler en la bouche d'un chacun, ([ue les dons naturels ont esté corrompus en l'homme, et les supernaturels assavoir ceux qui concernoyent la vie céleste luy ont esté du tout ostez. Mais à grand'peine la centième partie a elle gousté où cela tendoit. Quant à moy, si je vouloye clairement enseigner quelle est la corruption de nostre nature, je me contenteroye de ces mots. Mais il est bien requis de poiser attentivement quelle fticulté l'homme a du reste, et ce qu'il vaut et peut estant souillé en toutes ses parties, et puis estant desnué pleinement de tous dons supernaturels. Ceux donques qui se vantoyent estre disciples de .Tesus Christ, ont par trop approché des Philosophes en eest article. Car le nom de Franc-arljitre est tousjours demeuré entre les Latins, comme si l'homme demeuroit eucores en son entier. Les Grecs n'ont point eu honte d'usurper un mot plus arrogant, par lequel ils signifient que l'homme a puissance de .<oy-inesme. Puis donc qu'ainsi est. que jus(iues au simple populaire tous sont abreuvez de ceste opinion que nous avons tous franc-arbitre, et que la pluspart de ceux qui veulent estre veus bien savans n'entendent point jusques où ceste liberté s'estend, considérons en premier lieu ce que ce mot veut dire, puis nous despescherons par la pure doctrine de l'Escriture (juelle faculté a l'homme a bien ou mal faire. Or combien que ce vocable soit souvent usurpé de tout le monde, neantmoins il y en a bien peu (jui le définissent. Toutesfois il semble qu'Urigene a mis une définition qui estoit receue de tout le monde pour son temps, quand il a dit que c'est une faculté de raison à discerner le bien et le mal : et de volonté à élire l'un ou l'autre. '"* De quoy sainct Augustin ne s'esloigne pas trop, disant que c'est une faculté de raison et volonté, par laquelle on élit le bien, quand la grâce de I3ieu assiste : et le mal, quand icelle désiste. Sainct Bernard voulant parler suljtilement, a esté plus obscur, disant que c'est

un consentement pour la liberté du vouloir, qui ne se peut perdre, et un juj^einent indeclinaitle de raison. La définition d'Anselme n'est jiueres plus claire, qui dit que c'est une puissance de garder droiture à cause d'elle-mesme. Pourtant le maistre des Sentences et les docteurs Sc( liastiques ont plustost receu celle de saiiicl Aut^ustin, pource quelle estoit plus lacilc et n'excluoit |(oint la ^race de Dieu, sans kuiucllc ils cognoissoyent liien que la volonté liumaine n'a nul pouvoir. " Toutes fois ils ameinentquei(|ue chose du leur, pensans mieux dire, ou pour le moins mieux expliciuer le dire des autres. Premièrement ils accoi-dent (juo le nom d'ArbiU'e, se doit rapporter à la raison, de laquelle l'offlce est de discerner entre le liien et le mal : qnf le tiltre de Libre ou Franc, lequel on adjouste avec, appartient proprement à la volonté, laquelle peut estre fleschie à une partie ou à l'autre. Comme donc ainsi soit que la liberté convienne proprement a la volonté. Thomas d'Aquin pense (lue ceste définition seroit bonne, de dire que le Franc-arbitre est une vertu élective, laquelle estant moyenne entre intelligence et volonté, encline, toutesfois plus à volonté. ^^ Nous avons en quoy gist la force du Liljeral-arljitre, à savoir en la raison et volonté. Maintenant il reste de savoir combien les uns et les autres luy attribuent.

5. Communément on assujettit les choses externes qui n'appartiennent de rien au royaume de Dieu, au conseil et élection des hommes: la vraye justice, on la reserve à la grâce spirituelle de Dieu et régénération de son Esprit. Ce que voulant signifier celuy qui a escrit le livre De la vocation des Gentils (qu'on attribue à sainct Ambroise) dit qu'il y a trois espèces de vouloir: la première il la nomme Sensitive : la seconde. Animale : la troisième. Spirituelle. ^^ Quant aux deux premières, il les fait libres à l'honune: la troisième, il dit que c'est opération du sainct Esprit. Nous disputerons cy après si ceste sentence est vraye. Ce que nous avons maintenant cà faire, est de brevement reciter les sentences des autres. De là vient que les escrivains, en traitant du Libéral-arbitre, n'ont point grand esgard à toutes œuvres externes appartenantes ta la vie corporelle, mais regardent principalement à l'obéissance de la volonté de Dieu. Or je confesse bien que ceste seconde question est la principale : mais quant et quant je dy que l'autre n'est point à négliger, et espère bien de prouver mon opinion quand nous viendrons là. Outreplus, il y a une autre distinction receue des escoles de Théologie, en laquelle sont nombrées trois espèces de liberté. La première est, délivrance de nécessité : l'autre, de péché : la troisième, de misère." De la première, ils disent qu'elle est tellement enracinée en l'homme de nature, qu'elle ne luy peut estre ostée: ils confessent

que les deux autres sont perdues par le péché. .Je reçoy volontiers ceste distinction, sinon qu'en icelle la nécessité est mal confondue avec contrainte. Or il apparoistra en temps et lieu que ce sont deux choses bien diverses.

6. Cecy accordé, c'est une chose résolue que l'homme n'a point libéral-arbitre à bien faire, sinon qu'il soit aidé de la grâce de Dieu, et de grâce spéciale (|ui est donnée aux eleus tant seukMuent, par régénération : car je laisse là ces frénétiques, ({ui babillent qu'elle est indifféremment exposée à tous. Toutesfois il n'appert point encore si l'homme est privé du tout de faculté de bien faire, ou bien s'il a encore quelque portion de résidu, mais petite et infirme, laquelle ne puisse rien sans la grâce de Dieu : toutesfois estant aidé d'icellc, besongne de son eosté. Le maistre des Sentences, voulant décider ce poinct, dit qu'il y a dou!)le grâce nécessaire à l'homme pour le rendre idoine à bien faire. Il appelle l'une Besoignante, laquelle fait que nous vueillions le bien avec efficace : l'autre Coopérante, la(|uelle suit la l)onne volonté pour luy aider. ^^ En laquelle division cela me des})lait, que quand il attribue à la grâce de Dieu de nous faire désirer le bien avec efficace, il signifie que de nostre nature nous appelons aucunement le bien, ja soit que nostre désir n'ait point d'efïect. Sainct Bernard parle quasi ainsi, disant que toute lionne volonté est onivre de Dieu, neantmoins que l'homme de son propre mouvement peut ai)peter bonne volonté. Mais le maistre des Sentences a mal entendu sainct Augustin, lequel il a pensé ensuyvre en mettant ceste distinction. ^^ Il y a davantage au second membre une doute qui m'offense, veu qu'elle a engendré une opinion perverse. Car les Scolasfiques ont pensé, d'autant qu'il dit ([ue nous coopérons à la seconde grâce de Dieu, qu'il est en nostre pouvoir d'anéantir la première grâce, laquelle nous est oltertc, en la rejettant; ou la conformer en y obéissant. Ce que tient mesme celuy qui a escrit le livre De la vocation des Gentils: ^° car il dit qu'il est libre à ceux qui ont jugement de raison, de s'esloigner de la grâce : tellement que cela leur est imputé à vertu, de ne s'en point départir, à fin (ju'il ayent quelque mérite d'avoir fait ce qui i)0u\ oit n'estre point fait, s'ils eussent voulu : combien qu'il ne se peut faire sans la grâce de Dieu coopérante. J'ay bien voulu noter en passant ces poincts, à fin que le lecteur entende en quoy je discorde d'avec les docteurs Scolasfiques, qui ont tenu une doctrine plus entière que n'ont fait les Sophistes qui sont venus après, avec lesquels nous avons plus de différent: à .savoir entant qu'ils ont beaucoup décliné de la pureté de leurs prédécesseurs. Quoy qu'il en soit, par ceste division nous pourrons entendre qui les a meu de concéder à l'homme le libéral-arbitre. Car finalement le maistre des

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