‹ Institution de la religion chrétienneChapitre 111 sur 703 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

prendront cela comme si je les vouloye débouter, d'autunt quils me sont contraires : mais je n'ay autre eliose regardé, sinon d'advertir simplement et en bonne foy les lecteurs pour leur profit, de ce qui en est, afm (pi'ils n'attendent davantaîj;e d'eux (ju'ils y trouveront : c'est (ju'ils demoureront tousjoui's en incertitude, veu que maintenant ayans despouillé l'honnne de toute vertu, ils enseij^nent d'avoir son refuge k la seule grâce de Dieu : l'autre fois ils luy attribuent quelque faculté, ou pour le moins semblent advis luy attriltuer. Toutesl'ois il ne m'est pas difficile de faire apparoistre par aucunes de leurs sentences, que quekiue andjiguité qu'il y ait en leurs paroUes, ils n'ont du tout rien estimé des forces humaines, ou pour le moins qu'ils en ont bien i)eu estimé, en donnant toute la louange des bonnes œuvres au sainct Esprit. Car que veut autre chose dire ceste sentence de sainct Cyprien, tant souvent alléguée de sainct Augustin, Il ne nous faut en rien glorifier, car il n'y a nul bien qui soit nostre ? Certes elle anéantit du tout l'homme, afin de luy apprendre de cercher tout en Dieu. Autant y en a-il en ce qu'Enchère, ancien Evesque de Lion, dit avec sainct Augustin, c'est que Christ est l'arbre de vie, auquel (juiconque tendra la main, il vivra : Que l'arbre de cognoissance de bien et de mal, est le franc-arbitre, de laquelle quiconque voudra gouster, mourra. -^ Item, ce que dit sainct Chrysostome, que l'homme non seulement de nature est pécheur, mais entièrement n'est que péché. -'" S'il n'y a rien de bien en nous, si l'homme dei)uis la teste jusques aux pieds n'est que péché, s'il n'est pas mesme licite de tenter que vaut franc-arbitre, comment sera-il licite de diviser entre Dieu et l'homme la louange des bonnes œuvres? Je pourroye amener des autres Pères beaucoup de tesmoignages semblables : mais afm (pie nul ne puisse caviller ([ue j'aye choisy seulement ce qui servoit à mon propos, et laissé derrière ce qui me pouvoit nuire, je m'abstien d'en faire plus long récit. Neantmoins j'ose affermer cela : combien qu'ils passent aucunesfois mesure, en exaltant le franc-arbitre, qu'ils tendent tousjours à ce but, de destourner l'homme de la fiance de sa propre vertu, afin de l'enseigner que toute sa force gist en Dieu seul. Maintenant venons à considérer simplement et à la vérité (pielle est la nature de l'homme.

10. Je suis contraint de repeter encore icy derechef ce que j'ay touché au commencement de ce traité, assavoir que celuy a tresbien profité en la cognoissance de soy-mesme, lequel par l'intelligence de sa calamité, povreté, nudité et ignominie est aljbatu et estonné. Car il n'y a nul danger qae rhomme s'abaisse trop fort, moyennant qu'il entende qu'il luy faut recouvrer en Dieu ce qui luy défaut en soy mesme. Au

contraire, il ne se peut attribuer un seul grain de bien outre mesure, qu'il ne se ruine de vaine conliance, (pi'il ne soit coulpable de sacrilège en ce qu'il usurpe la gloire de Dieu. Et de vray toutes fois et quantes que ceste cui)idité nous vient en l'entendement, d'appeter d'avoir quelque chose propre à nous, assavoir, (jui réside en nous plus qu'en Dieu, il nous faut entendre (jue ceste pensée ne nous est présentée d'autre conseillier que de celuy (jui a induit noz premiers Pères à vouloir estre semblables à Dieu, sachans le bien et le mal (Gen. 3, o). Si c'est parolle diaboliiiue celle qui exalte l'homme en soy-mesme, il ne nous luy faut donner lieu sinon que nous vueillions prendre conseil de nostre ennemy. C'est bien une chose plaisante de penser avoir tant de vertu en nous, que nous soyons contens de noz personnes : mais il y a trop de sentences en l'Escriture, pour nous destounier de ceste vaine confiance: comme sont celles qui s'ensuyvent, Maudit est celuy (lui se confie en l'homme, et met sa vertu en la chair (Jer. 17, 3). Item, Dieu ne prend point de plaisir en la force du cheval, ny aux jambes del'homme robuste, mais a son affection à ceux (pii le craignent et recognoissent sa bonté (Ps. 147, 10). Item, C'est luy (pii donne force au las, et restaure celuy auquel le courage défaut. Item, il lasse et abbat ceux qui sont en fleur d'aage, il ineine en décadence les forts, et fortifie ceux qui espèrent en luy (Is. 40, 29). Lesquelles tendent toutes à ce but, que nul ne se l'epose en la moindre opinion du monde de sa propre vertu, s'il veut avoir Dieu à son aide, lequel résiste aux orgueilleux, et donne grâce aux humbles (Jacq. 4, 6). Apres, que nous réduisions en mémoire toutes ces promesses, J'espandray des eaux sur la terre qui aura soif, et arrouseray de fleuves la terre seiche (Is. 44, 3). Item, Tous ceux qui avez soif, venez puiser de l'eau (Is. o5, l) et les autres semblables. Lesquelles tesmoignent, que nul n'est admis à recevoir les bénédictions de Dieu, sinon celuy qui déchet et défaut par le sentiment de sa provreté. Et ne faut aussi oublier les autres: comme est celle qui s'ensuit d'Isaie : Tu n'auras plus le soleil pour te luire de jour, ne la lune pour luire de nuit : mais ton Dieu te sera en lumière perpétuelle (Is. 60, 19). Certes le Seigneur n'oste point à ses serviteurs la clarté du soleil ou de la lune : mais d'autant qu'il veut apparoistre luy seul glorieux en eux, il destourne loin leur fiance des choses qui sont les plus excellentes à nostre opinion.

11. Pourtant ceste sentence de Chrysostome m'a tousjours fort pieu, où il dit que le fondement de nostre philosophie est humilité.-® Et encore plus celle de sainct Augustin, quand il dit : Comme Demosthene orateur Grec estant interrègne quel estoit le premier précepte d'elo-

Page 1