LIVRE II
tous les secrets de son royaume ! Que ceste ra^^c soit loin de nous.
21. Pourtant ce qu'il dénie icy à l'homme, il l'attriliue à Dieu en un autre passage, priant à Dieu qu'il donne aux Ephesiens esprit de sagesse et de relevation (Ephes. 1, 17). Desja par ces mots il signifie que toute sagesse et révélation est don de Dieu. Que s'eiisuil-il jniis après? Qu'il donne des yeux illuminez a leurs entendemens. Certes s'ils ont mestier de nouvelle illumination, ils sont aveugles d'eux-mesmes. 11 adjouste consequemment, (pi'il prie cela, afin qu'ils sachent ((uelle est l'espérance de leur vocation. Par cela il demonstre que l'entendement humain n'est [)oiiil capable d'une telle intelligence. Et ne faut point (|u'un Pelagien babille icy, en disant que Dieu subvient à une telle stupidité ou rudesse, quand il guide l'entendement de l'homme par sa parolle, là où il ne pouvoit parvenir sans adresse. Car David avoit la Loy, en laquelle estoit comprins tout ce qu'on peut désirer de sagesse : toutesfois n'estant point content de cela, il prioit Dieu qu'il luy ouvrist les yeux, afin qu'il considerast les secrets de sa Loy (Ps. 119, 18). En quoy il signifie, que quand la parolle de Dieu luit sur les hommes, elle est comme le soleil esclairant la terre : mais que tout cela ne nous profite de gueres, jusques à ce que Dieu nous ait donné, ou bien ouvert les yeux pour voir. Et pour ceste cause il est appefié Père des lumières (Jacq. 1, 17) : d'autant ((ue par tout où il ne reluit point par son Esprit, il n'y a que ténèbres. Qu'ainsi soit, voila les Apostres qui avoyent esté deuement et suffisamment instruits du meilleur Maistre qui soit, toutesfois il leur promet de leur envoyer l'Esprit de vérité, pour les instruire en la doctrine qu'ils avoyent au paravant ouye (Jean 14, 26). Si en demandant (pielque chose à Dieu, nous confessons qu'elle nous défaut, et si luy, en nous promettant quelque bien, dénote que nous en sommes vuides et desnuez, il nous faut confesser sans difficulté que nous avons autant de faculté à entendre les mystères de Dieu, qu'il nous en donne en nous illuminant par sa grâce. Celuy qui présume d'avoir plus d'intelligence, est d'autant plus aveugle, qu'il ne recognoit pas son aveuglement.
22. Or il reste à parler du troisième membre, assavoir de cognoistre la reigle de bien ordonner nostre vie : c'est à dire, de cognoistre la vraye justice des œuvres. En quoy il semble advis que l'entendement humain ait quelque suljtilité davantage, qu'es choses dessus recitées. Car l'Apostre tesmoigne, que les gens lesquels n'ont point de loy, sont loy à eux mesmes, et monstrent les œuvres de la Loy estre escrites en leur cœur, en ce que leur conscience leur rend tesmoignage, et que leurs cogitations les accusent ou défendent devant le jugement
de Dieu en ce qu'ils font (Rom. 2, 14). Or si les Gentils naturellement ont la justice de Dieu imprimée en leur esprit, nous ne les dirons pas du tout aveuglez, quant est de savoir comment il faut vivre. Et de fait c'est une chose vulgaire, que i'honune est suffisanuuent instruit à la droite reigle de bien vivre par ceste loy natulelle dont parle l'Apostre. Toutesfois U nous faut considérer à quelle fin ceste cognoissance de loy a esté donnée aux hommes : et lors il apparoistra jusques où elle nous peut conduire pour tendre au but de raison et vérité. Cela nous peut estre notoire des parolles de sainct Paul, si nous considérons la procédure du passage. Il avoit dit un peu devant, que ceux qui ont péché sous la Loy, seront jugez par la Loy : et que ceux qui ont péché sans la Loy, périront sans la Loy. Pource que ce dernier poinct sembloit advis desraisonnable, assavoir que les powes peuples ignorans, sans avoir aucune lumière de vérité, périssent : incontinent il adjouste que leur conscience leur peut servir de loy, pourtant (pi'elle suffit pour les justement condamner. La fin donc de la loy naturelle est de rendre l'homme inexcusable : pourtant nous la pourrons ainsi définir proprement, Que c'est un sentiment de la conscience, par lequel elle discerne entre le bien et le mal suffisamment, pour oster à l'homme couverture d'ignorance, entant qu'il est redargué par son tesmoignage mcsme. 11 y a une telle incfination en l'homme de se flatter, qu'il appete tousjours volontiers, tant qu'il luy est possible, de destourner son entendement de la cognoissance de son péché. Ce qui a meu Platon (comme il semble) à dire que nous ne péchons sinon par ignorance. ** (^ela eust esté bien dit à luy, si l'hypocrisie de l'homme pouvoit faire en couvrant ses vices, (|ue la conscience cependant ne fust point poursuyvie du jugement de Dieu : mais puis qu'ainsi est que le pécheur déclinant de la discrétion du bien et du mal qu'il a en son cœur, y est à chacune fois retiré par force, et ne peut tellement fermer les yeux, qu'il ne soit contraint, vueiJle-il ou non, de les ouvrir aucunesfois, c'est une chose fausse de dire qu'on pèche par ignorance.
23. Themistius donc, qui est un autre Philosophe, dit plus vray, enseignant que l'entendement de l'homme ne s'abuse gueres souvent en considération générale, mais qu'il se trompe en considérant particulièrement ce qui concerne sa personne. ** Exemples : Qu'on demande en gênerai si homicide est mauvais, il n'y aura nul qui ne dise qu'ouy : neantmoins celuy qui machine la mort à son ennemy, en délibère comme d'une bonne chose. Pareillement un adultère condamnera paillardise en gênerai : cependant il se flattera en sa paillardise. Voila donc en quoy gist l'ignorance, c'est quand l'homme