LIVRE II
no puissions rien penser ne méditer de lion devant Dieu ? Je eoufesse que cela nousseuililc bien dur. entant (|iril nous fasche grandement qu'on nous des})ouille de prudence et sai^csse. laquelle nous pensons estre nostre principal ornement et le plus précieux : mais il semble ad\ is tres-e(juitalile au sainct Esprit, lequel eognoist toutes les cogitations <lu monde estre vaines, et prononce clairement tout ce que peut forger le cœur humain estre du tout mauvais (Ps. 94, 1 1 ; Gen. 6, 3: 8, 21). Si tout ce (pu> con(;oit. agite, vielifiere et machine nostre entendement est tousjours mauvais, comment viendroit-il en pensée de délibérer chose (pii plaise à Dieu, auquel il n'y a rien d'agréable (jne justice et saincteté? Ainsi on ](eut voir ([ue la raison de nostre entendement de ((uelque costé qu'elle se tourne, est purennMit sujette à vanité. Ce que recognoissoit David en soy-mesme, quand il demandoit qu'entendement luy t'ust donné de Dieu, pour apprendre droitement ses préceptes (Ps. 119, .'Î4). Car celuy (jui désire nouvel entendement, signifie que le sien n'est pas suffisant. Et n'est pas seulement une fois qu'il parle ainsi, mais il réitère quasi dix fois ceste prière en un mesme Pseaume. Par laciuelle répétition il denote combien il est pressé de grande nécessité à requérir cela de Dieu. Et ce que David jirie pour soy, sainct Paul le demande communément pour les Eglises : Nous ne cessons, dit-il, de requérir à Dieu qu'il vous remi)lisse de sacognoissance en toute prudence et intelligence spirituelle, afin (|ue vous cheminiez comme il ap|»artient (Phil. 1,4; Col. 1, 9). Or toutes fois et quantes qu'il monstre ([ue cela est un bénéfice de Dieu, c'est autant que s'il protestoit qu'il ne gist pas en la faculté humaine. Sainct Augustin a tellement cognu ce défaut de nostre raison à entendre les choses qui sont de Dieu, qu'il confesse la grâce du sainct Esprit pour nous illuminer n'estre pas moins nécessaire à nostre entendement, qu'est la clairté du soleil à nos yeux.^^ Mesnies ne se contentant point de cela, il adjouste que nous ouvrons bien nos yeux corporels pour recevoir la lumière, mais (pie les yeux de nostre entendement demeurent fermez, sinon que nostre Seigneur les ouvre. Outreplus, l'Escriture n'enseigne pas seulement que nos esprits soyent illuminez pour un jour, à ce que puis après ils voyent d'eux-mesmes. Car ce que j'ay n'agueres allégué de sainct Paul, appartient au train continuel des fidèles, et a l'accroissement de leur foy. Ce que David exprime clairement par ces mots, Je t'ay cherché de tout mon cœur, ne me laisse point esgarer de tes commandemens (Ps. 119, 10). Car comme ainsi soit qu'il fust régénéré, et qu'il eust profité par dessus les autres en la crainte de Dieu, si confesse-il qu'il a besoin d'adresse nouvelle à chacune minute, à ce (luil ne décline point de la science qui luy
a esté donnée. En un autre lieu il prie (jue le droit es|)rit qu'il avoit perdu par sa coulpe luy soit iciiMuvellé (Ps. 51, 12): pource que c'est le pro[',rç de Dieu de nous rendre ce qu'il nous oste pour un temps, comme de le nous donner au commencement.
26. 11 nous faut maintenant examiner la volonté, en hupielle gist la liberté, si aucune y en a en l'homme : car nous avons veu (pie l'élection appartient àicelle plus qu'à l'ontendenient. Pour le premier, afin qu'il ne semble (pie ce qui a esté dit des i*iiilosopliestnreceucommunement, serve pour ajijirouver quelque droiture estre en la volonté humaine, c'est (pie toutes choses ap- Ijctent iialurcllement le bien: il nous faut noter que la vertu du franc-arbitre ne doit pas estre considérée en un tel appétit, qui procède plustost d'inclination de nature, (jue de certaine delilieration. Car les théologiens Scolastiques mesmes confessent qu'il n'y a nulle action du franc-arbitre, sinon là où la raison regarde d'une part et d'autre. Par laquelle sentence ils entendent l'object de l'appétit devoir estre tel, qu'il soit soumis à chois, et la délibération devoir précéder pour donner lieu a eslire. Et de fait, si nous reputons quel est ce désir naturel de bien en l'homme, nous trouverons qu'il luy est commun avec les bestes brutes. Car elles désirent toutes leur profit, et quand il y a quelque appa-» rence de bien qui hjuche leur sens, elles le suyvent. Or l'homme en cest appétit naturel ne discerne j)oint par raison, selon l'excellence de sa nature immortelle, ce ([u'il doit chercher, et ne le considère pas en vraye prudence: mais sans raison et sans conseil il suit le mouvement de sa nature comme une beste. Cela n'appartient donc de rien au franc-arbitre, assavoir si l'homme est incité d'un sentiment naturel à appeter le bien: mais il faudroit qu'il le discernast par droite raison : l'ayant cogneu, qu'il l'esleust : et l'ayant esleu, qu'il le poursuyvist. Et afmd'oster toute difficulté, il nous faut noter qu'il y a deux poincts où on s'abuse en cest endroit. Car en ce dire commun, le nom d'Appétit n'est pas prins pour le proine mouvement de la volonté, mais pour une inclination naturehe. Secondement, le nom de Bien n'est pas prins pour justice et vertu, mais c'est que toutes créatures appetent d'estre à leur aise selon (jue leur nature porte. Et encores (pie l'homme aiqietast tant et plus d'obtenir ce qui luy est bon : il ne le suyt point, et ne s'applique point à le chercher. Car combien qu'il n'y ait nul qui ne desiie la félicité éternelle, toutesfois nul n'y aspire, jusques à ce qu'il y soit poussé par le sainct Esprit. Puis donc qu'ainsi est que ce désir naturel n'a nulle importance pour prouver qu'il y ait liberté en l'homme, non plus que l'inclination qu'ont toutes créatures insensibles de tendre à la perfection de leur nature, ne sert de rien pour monstrer qu'il y ait quelque
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liberté: il nous faut inaiiiteiiant considérer aux autres choses si la vulniité lie riioinnie est tellement (lu tout corruiiiiiue et viciée, iiu'elle ne puisse enijendrer que mal: ou bien, s'il y en a (|uel(}ue jKirtion entière, dont procèdent quehiues bons désirs.
il. Ceux ([ui attriliuent a la première grâce <ie Dieu, que nous puissions vouloir avec elficace, semblent advis si^nilier par leurs paidlles (|u'il y a (pu'bpie faculté en l'anie [lour aspirer volontairement au bien : mais qu'elle est si indiecille ([u'elle ne peut venii' jiisqu(\^ à une terme alfectiou, ou esmouvoir l'hunuoe à s'efforcer. Et n'y a point de doute que les Scolasti- (|ues n'ayent connnunement suyvi ceste opinion, connue elle leur estoit baillée d'Orij^ene et aucuns des anciens, veu que cpiand ils considèrent l'homme en sa pure nature, ils le descrivent selon les jiarolles de sainct Paul : Je ne fay pas le bien ijuc je veux, mais fay le mal (pie je ne veux point : J'ay bien le vouloir, mais le parfaire me défaut (Uom. 7, lo. 19). Or en ceste manière ils per\ertissent toute la dispute laquelle .«;ainct Paul poursuit en ce passa^a'-là. Car il traite de la luitte Chrestienne, laquelle il louche plus brièvement aux Oalatiens : c'est que les lideles sentent perpétuellement en eux im lombat de l'esprit et de la chair (Gai. o, 17). Or ils n'ont point l'esprit de nature, mais par la régénération. Ou'il ])arle de ceux qui sont régénérez, il appert de ce qu'ayant dit qu'il n'habitoit aucun bien en soy, il adjouste pour exposition, qu'il entend cela de sa chair : et pourtant il nie que ce soit luy qui face mal, mais que c'est le péché habitant en luy. Qu'est-ce que signifie cela. En moy, c'est à dire en ma chair? Certes c'est autant comme s'il disoit, Il n'habite nul bien en mov de moy-mesme, veu qu'on ne sauroit rien trouver de bon en ma chair. De là s'ensuit ceste manière d'excuse. Ce ne suis-jc pas (|ui fay le mal, mais le peclié habitant en moy : laquelle compete seulement aux fidèles, qui s'etîorcent au bien quant à la principale partie <le leur ame. Davantage, la conclusion (jui s'ensuit demonstre cela tout clairement. Je me délecte, dit-il, en la loy de Dieu, selon l'homme intérieur, mais je voy une autre loy en mes membres répugnante à la loy de mon entende-
meiU (Honi. 7, 20 s.). Qui est-ce qui auroit un tel combat en soy. sinon celuy qui estant régénéré de l'esprit ilc Dieu, porte tousjours des reliipii's de sa ciiair ? l'ourtant .sainct Augustin a\aMt plis (pielipie fois ce passage, de la natnre de l'honune, a depuis retracté son exposition comme fausse et mal convenante.** Et de fait, si nous concédons cela, (jue l'honnue ait le moindre mouvement du monde à bien, sans la grâce de Dieu, que respondrons-nous à l'Apostre, le- (luel nie (juc nous soyons idoines seulement à penser ([uehpie chose de bien (2 Cor. lî, o)? Que respondrons-nous au Seigneur, lequel dénonce par Moyse, que tout ce que forge le cœur humain est entièrement pervers (Gen. 8, 21)? Puis donc (ju'ils se sont abusez par mauvaise intelligence d'un passage, il ne nous faut ja arrestera leur fantasie. Plustost il nous faut recevoir ce (pie dit Christ, c'est (jue (pucoM(pie fait i)eclié, est serf de péché (Jean H, '.Vi). Or nous sommes tous pécheurs de nature, il s'ensuit donc (pie nous sommes sous le joug de peclié. Or si tout l'homme est détenu en la servitude de péché, il est nécessaire ([ue la volonté, laquelle est la principale partie d'iceluy, soit estreinte et enserrée de tresfermes liens. Aussi le dire de sainct Paul, c'est que Dieu fait en nous le vouloir (Phil. 2, 13), ne consisteroit pas, s'il y avoit quelque volonté quiprecedast la grâce du sainct Esprit : et ainsi que tout ce qu'aucuns ont babillé de nous préparer au bien, soit mis bas. Car combien que les fidèles demandent quelque fois à Dieu que leurs cœurs soyent disposez pour obéir a sa Loy (comme David en plusieurs passages) toutesfois il est à noter que ce désir inesme de prier est de Dieu (Ps. 119: Ps. al, 12). Ce (pi'on peut recueillir des mots de David : car en désirant que Dieu luy crée un cœur nouveau, il ne s'attribue pas le commencement de telle création. Panpioy recevons plustost le dire de sainct Augustin, Dieu t'a prévenu en toutes choses, previen quelque fois son ire. ^^ Et comment? Confesse que tu as toutes ces choses de . luy, que de luy est venu tout ce que tu as de bien, et que ton mal est de toy. Puis il conclud en un mot, Nous n'avons rien nostre que le péché.