LIVRE
d'une telle intégrité de cœur, la faculté d'aspirer à bien ne défaut point à la nature luunaine/" Et que sera-ce si le cceur a esté pervers et obli(iue, et qu'il n'ait rien moins clierché (|ne droiture? Or si nous concédons (|u'il ait esté lioiiinie naturel, il n'y a nulle doute (pie son cœur a l'sté tel. Quelle puissance maintenant cstaljlironsnous en la nature humaine, de s'appli(piei' à bien, si en la plus gr.uide ap])arence d'intégrité ([u'on y trouve, on voit ([u'elle tend tousjours a corruption ? Pourtant connue on ne prisera point un honuue pour vertueux, duquel les vices seront couvers sous ombre de \erlu: ainsi nous n'attribuerons point à la volonté humaine faculté d'appeler le bien, du temps (|u'elle sera fichée en sa perversité. Comliien (pie ceste est la plus certaine et facile solution, de dire que telles vertus ne sont pas communes à la nature, mais sont grâces spéciales du Seigneur, lesquelles il distribue mesme aux meschans, selon la manière et mesure que bon luy semble. Pour la- (pielle cause en nostre langage \ ulgaire nous ne doutons point de dire, que l'un est bien nay, et l'autre mal nay: l'un de bonne nature, et l'autre de mauvaise: et neantmoins nous ne laissons point d'enclorre l'un et l'autre sous la condition universelle de la corruption humaine : mais nous signifions quelle grâce Dieu a donné particulièrement à l'un (|u'il a déniée à l'autre. En voulant establir Saul roy, il l'a quasi tVtrmé nouvel homme (1 Sam. 10, G). Et voila pourquoy Platon, suivant la fable d'Homère, dit que les enfans des Rois sont composez d'une masse précieuse, pour estre séparez du vulgaire : poiirce que Dieu voulant pourvoir au genre humain, doue de vertus singulières ceux ([u'il esleve en dignité : comme certes de ceste bouti(]ue tous les preux et excellens qui sont renommez aux histoires sont sortis. Autant en faut-il dire de ceux qui demeurent en estât privé. Mais puis que selon que chacun estoit le plus excellent, aussi a-il esté poussé de son ambition, par la(|uelle macule toutes vertus sont souillées et peixlent tonte grâce devant Dieu, tout ce (jui apparoit digne de louange aux gens prophanes doit estre tenu comme rien. Davantage, (juaiid il n'y a nulle alfection de glorifier Dieu, le principal de toute droiture défaut. Or il est certain (jue tous ceux qui ne sont point régénérez sont vuides et desprouveus d'un tel bien. Et ce n'est pas en vain ([u'il est dit par Isaie, (|ue l'esprit de crainte de Dieu reposera sur Jésus Christ (Is. 11,3): en ((uoy il est signifié, (pie tous ceux qui sont estranges de luy, sont aussi destituez de ceste crainte, laquelle est le chef de sagesse (Ps. 111, 10). Quant aux vertus qui tromiient d'une vaine apparence, elles seront bien louées en Testât politique, et du commun bruit des hommes: mais au siège judicial de Dieu elles ne vaudront pas un festu pour acquérir justice.
5. La volonté donc, selon qu'elle est liée et tenue cai)tive en servitude de péché, ne se peut aucunement remuer à bien, tant s'en faut qu'elle s'y applique. Car un tel mouvement est le commencement de nostre conversion k Dieu, la- ([uelle est du tout attribuée à la grâce du sainct Esprit par i'Escriture: comme Jeremie prie le Seigneur (|u'il le convertisse, s'il veut qu'il soit converti (Jer. 31, 18). Poux huiuelle raison le Prophète au mesme chapitre, descrivant la rédemption spii'ituelle des fidèles, dit qu'ils ont esté rachetez de la main d'un plus fort: dénotant par cela combien le pécheur est lié estroitement, pour le temps qu'estant délaissé de Dieu il demeure sous le joug du diable, neantmoins la volonté demeure tousjours à l'homme, hupielle de sa pure affection est encline à péché, voire pour s'y haster. Car quand l'homme est tombé en ceste nécessité, il n'a point esté despouillé de sa volonté, mais de saine volonté. Et {)0urtant ne parle point mal sainct Bernard en disant que le vouloir est en tous hommes: mais (lue vouloir le bien est d'amendement: vouloir le mal, est de nostre défaut : ainsi que simplement vouloir, est de l'homme : vouloir le mal, est de la nature corrompue: vouloir le bien, est de grâce. Or ce que je dy, la volonté estre despouillée de liberté, et nécessairement estre tirée au mal. c'est merveille si quelcun trom e ceste manière de parler estrange, huiuelle n'a nulle alisurdité, et a esté usitée des anciens Docteurs. Aucuns s'offensent de ce qu'ils ne peuvent distinguer entre nécessité et contrainte: mais si (juclcun les interrogue, assavoir si Dieu n'est pas nécessairement bon, et si le diable n'est pas nécessairement mauvais, que respondrontils ? Il est certain (lue la bonté de Dieu est tellement conjointe avec sa divinité, qu'il ne luy est pas moins nécessaire d'estre bon, que d'estre Dieu. Et le diable par sa cheute s'est tellement aliéné de toute communication de bien, qu'il ne peut autre chose que mal faire. Or si quelque lilasphemateur murmure que Dieu ne mérite lias grande louange pour sa bonté, veu qu'il est contraint à icelle garder: la response ne seraelle ])as facile? C'est que cela advient de sa bonté infinie ([u'il ne peut mal faire, et non pas de contrainte violente. Si cela donc n'cmpesche point la volonté de Dieu, d'estre libre en bien faisant, qu'il est nécessaire qu'il face bien : si le^> Diable ne laisse point de pécher volontairement, combien qu'il ne puisse sinon mal faire, qui estce (jui arguera le péché n'estre point volontaire en l'homme, pource qu'il est subjet a nécessité de péché ? Comme ainsi soit que sainct Augustin enseigne par tout ceste nécessité, il n'a pas laissé de l'acertener, mesme à l'heure que Cœlestius calomnioit ceste doctrine pour la rendre odieuse. Il use donc de ces paroUes : qu'il est advenu par la liberté de l'homme, qu'il soit