‹ Institution de la religion chrétienneChapitre 150 sur 703 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

nul ne peut parfaitement aymer Dieu, qu'il n'ait cogneu premièrement sa bonté. " Or cependant que nous sommes en ce pèlerinage terrien, nous ne la voyons sinon obscurément, et comme en un miroir : il s'ensuit donc (pie l'amour que nous luy portons est imj)artait. Ainsi, (|ue nous ayons cela pour certain, que l'accomplissement de la Loy nous est impossible, cependant que nous conversons en ce monde : comme il sera demonstré ailleurs par sainct Paul (Rom. 8, 3).

6. Mais afin que le tout s'entende plus clairement, recueillons en un sommaire l'office et l'usage de la Loy qu'on appelle morale : duquel selon que je puis juger, il y a trois parties. La première est iju'en demonstrant la justice de Dieu, c'est à dire celle qui luy est agréable, elle admonneste un chacun de son injustice, et l'on rend certain, jusques à l'en conveincre et condamner. Car il est besoin que l'homme, le(iuel est autrement aveuglé et enyvré en l'amour de soy-mesme, soit contraint àcognoistre et confesser tant son imbécillité que son impureté : veu que si sa vanité n'est redarguée à l'œil, il est enflé d'une folle outrecuidance de ses forces, et ne peut estre induit à recognoistre la foiblesse et petitesse d'icelles, quand il les mesure à sa fantasie. Mais quand il les esprouve à exécuter la loy de Dieu, par la difficulté qu'il y trouve il a occasion d'abattre son orgueil. Car quelque grande opinion qu'il en ait conceu auparavant, 11 sent lors combien elles sont grevées d'un si i»esant fardeau, jusques à chancelier, vaciller, déchoir, et finalement du tout défaillir. Ainsi l'homme estant instruit de la doctrine de la Loy, est retiré de son outrecuidance dont il est plein de sa nature. Il a aussi besoin d'estre purgé de l'autre vice d'an'ogance, dont nous avons parlé. Car cependant qu'il s'arreste à son jugement, il forge au lieu de vraye justice, une hypocrisie, en laquelle se complaisant il s'enorgueillit contre la grâce de Dieu, sous ombre de je ne say quelles observations inventées de sa teste : mais quand il est contraint d'examiner sa vie selon la balance de la loy de Dieu, laissant sa fantasie qu'il avoit conceue de ceste fausse justice, il voit qu'il est éloigné à merveille de la vraye saincteté, et au contraire, qu'il est plein de vices, desquels il se pensoil estre pur auparavant. Car les concupiscences sont si cachées et entortillées, que facilement elles trompent la veue de l'homme. Et n'est point sans cause que l'Apostre dit qu'il n'a seu que c'estoit de concupiscence, sinon que la Loy luy dist, Tu ne convoiteras point (Rom. 7, 7). Car si elle n'est descouverte par la Loy, et tirée hors de ses cachettes, elle meurtrit le malheureux homme, sans ce qu'il en sente rien.

7. Pourtant la Loy est comme un miroir, auquel nous contemplons premièrement nostre

foiblesse, en après l'iniquité qui procède d'icelle, finalement la malédiction qui est faite des deux, comme nous appercevons en un miroir les taches de nostre visage. Car celuy auquel défaut toute faculté à justement vivre, ne peut autre chose faire, que demeurer en la boue de péché. Apres le péché s'ensuit malédiction. Parquoy d'autant que la Loy nous conveinc de plus grande transgression, d'autant elle nous monstre plus damnables, et dignes de plus grand' peine, (^est ce qu'entend l'Apostre, quand il dit, que par la Loy vient la cognois.sance de péché (Rom. 3, 20). Car il note là le premier office d'icelle, lequel se monstre aux pécheurs qui ne sont point régénérez. A un mesme sens reviennent aussi ces sentences : que la Loy est survenue afin d'augmenter le péché : et pourtant qu'elle est administration de mort, laquelle produit l'ire de Dieu, et nous occit (Rom. o, 20: 2 Cor. 3, 7). Car il n'y a nulle doute que d'autant plus que la conscience est touchée de près de l'appréhension de son péché, l'iniquité croist ((uant et quant : veu qu'avec la transgression lors est conjointe la rébellion à rencontre du Législateur (Rom. 4, lo). Il reste donc qu'elle arme la vengeance de Dieu en la ruine du pécheur : d'autant qu'elle ne peut sinon accuser, condamner et perdre. Et comme dit sainct Augustin, Si l'Esprit de grâce est osté, la Loy ne profite d'autre chose que d'accuser et occir. '* Or en disant cela, on ne fait nulle injure à la Loy, et ne derogue-on rien à son excellence. Certes si nostre volonté estoit du tout fondée et reiglée en l'obéissance d'icelle, il nous suffiroit de cognoistre sa doctrine pour nostre salut. Mais comme ainsi soit que nostre nature, comme elle est corrompue et charnelle, soit directement répugnante à la Loy spirituelle de Dieu, et ne se puisse corriger par la discipline d'icelle : il s'ensuit que la Loy, qui avoit esté donnée à salut, si elle eust esté bien receue, nous tourne en occasion de péché et de mort. '* Car puis que nous sommes tous conveincus d'estre transgresseurs d'icelle, d'autant plus qu'elle nous révèle la justice de Dieu, d'autre costé elle descouvre nostre iniquité : d'autant plus qu'elle nous certifie du loyer préparé à la justice, elle nous asseure pareillement de la confusion préparée aux iniques. Parquoy tant s'en faut qu'en ces propos nous lacions quelque injure à la Loy, que nous ne saurions mieux recommander la bonté de Dieu. Car par cela il appert que nostre seule pers^ersité nous empesche d'obtenir la béatitude éternelle, laquelle nous estoit présentée en la Loy. Par cela nous avons matière de prendre plus grande saveur à la grâce de Dieu, laquelle nous subvient au défaut de la Loy : et à aimer davantage sa miséricorde, par laquelle ceste grâce nous est conférée, entant que nous voyons qu'il ne se lasse jamais en nous bien

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