LIVRE II
est autheur, ils l'ont en exécration : tellement que s'il leur estoit possible ils l'aboliroyent volontiers : veu qu'ils ne le peuvent endurer eonimandant ce qui est bon et sainct et droit, et se vengeant des coiiiempteurs de sa majesté. Geste affection se monstre plus apertement en d'aucuns, aux autres elle est plus cachée, neantmoins elle est en tous ceux qui ne sontjioint régénérez : c'est qu'ils sont induits à se submettre tellement quellcment à la Loy, non pas d'un franc vouloir, mais par contrainte, et avec grande resistence : et n'y a antre ciiosc qui les y astreingne, sinon qu'ils craignent la rigueur de Dieu. Neantmoins ceste justice contrainte et forcée est nécessaire à la communauté des hommes, a. la tranquillité de laquelle nostre Seigneur prouvoit, quand il empesche que toutes choses ne soyent renversées en confusion : ce qui seroit, si tout estoit permis h un chacun. Davantage, il n'est point hiutilc aux enfans de Dieu, d'estre régis par ceste doctrine puérile, du temps qu'ils n'ont point encore l'esprit de Dieu, mais s'esgayent en l'intempérance de leiu- chair, comme aucune fois il advient que nostre Seigneur ne se révèle point du premier coup à ses fuleles, mais les laisse cheminer quckpie temps en ignorance, devant que les appeller. (^ar lors estans restreints de toute dissolution par ceste terreur servile, combien qu'ils ne profitent pas beaucoup présentement, veu que leur cœur n'est encore domté ne subjugué : neantmoins ils s'accoustument ainsi petit à petit à porter le joug de nostre Seigneur, afin (juc ([uand il les aura appeliez, ils ne soyent du tout rudes cà se submettre à ses commandemens, comme à une chose nouvelle et incognue. Il est vray-semblable que l'Apostre a voulu toucher cest office de la Loy, en disant qu'elle n'est point donnée pour les justes, mais pour les injustes et rebelles, infidèles et pécheurs, meschans et poilus, meurtriers tle leurs parens, homicides, paillais, larrons, menteurs et parjures, et entachez de tels vices qui contreviennent à saine doctrine (1 Tim. 1, 9. 10). Car il monstre en cela, (juc la Loy est comme une bride pour refréner les concupiscences de la chair, lesquelles autrement se desborderoyent sans mesure.
11. On peut ai(pli(|uer à tous les deux ce qu'il dit en un autre passage : c'est que la Loy a esté pédagogue aux Juifs, pour les mener à Christ (Galat. 3, 24). Car il y a deux genres d'hommes, lesquels elle meine à Christ par son instruction puérile. Les premiers sont ceux desquels nous avons parlé auparavant, qui estans trop pleins de la fiance de leur propre vertu ou justice, ne sont point capables de recevoir la grâce de Christ, s'ils ne sontpremierement rendus vuides. I^a Loy donc leur iiionstrant leur misère, les renge à humilité : et par ce moyen les prépare à désirer ce dont ils ne pensoyent point avoir
faute. Les seconds sont ceux qui ont mestier de bride pour estre restreints, afin de ne vaguer point selon les concupiscences de leur chair. Car là où l'esprit de Dieu ne gouverne point encore, les concupiscences (piehjue fois sont si énormes et exorbitantes, (|ue rame est en danger d'estre ensevelie par icelles en un mespris et contemnement de Dieu. Et de fait, il en adviendroit ainsi, n'estoit (|ue Dieu y prouvoit par ce moyen, retenant par la bride de sa Loy ceux ausquels la chair domine encore. Pourtant, (juand il ne régénère point du premier coup un homme lequel il a eleu pour l'appeller à salut, il l'entretient jusques au temps de sa Visitation, par le moyen de sa Loy, sous une crainte, non point pure et droite, comme elle doit estre en ses enfans ; la([uelle toutesfois est utile pour ce tempslà à celuy qui doit estre amené de longue main à plus parfaite doctrine. Nous avons tant d'expériences de cela, qu'il n'est ja mestier d'en alléguer quelque exemple. Car tous ceux qui ont demeuré quelque temps en l'ignorance de Dieu, confesseront qu'ils ont esté ainsi entretenus en une crainte de Dieu telle quelle, jusques à ce qu'ils fussent régénérez par son Esprit, pour commencer à l'aimer de bon courage et affection,
12. Le troisième usage de la Loy, qui est le principal, et proprement appartient à la fin pour laquehe elle a esté donnée, a lieu entre les fidèles, au cœur desquels l'esprit de Dieu a desja son règne et sa vigueur. Car combien qu'ils ayent la Loy escritc en leurs cœurs du doigt de Dieu : c'est à dire, combien qu'ils ayent ceste affection par la conduite du sainct Esprit, qu'ils désirent d'obtemi)erer à Dieu, toutesfois ils profitent encore doublement en la Loy : car ce leur est un tresbon instrument, pour leur faire mieux et plus certainement de jour en jour entendre quelle est la volonté de Dieu, à laquelle ils aspirent, et les confermer en la cognoissance d'icelle. Comme un serviteur, combien qu'il soit délibéré en son cœur de servir bien à son maistrc, et luy complaire bien du tout, toutesfois fi a besoin de cognoistre familièrement et bien considérer ses mœurs et conditions, afin de s'y accommoder. Et ne se doit personne de nous exempter de ceste nécessité. Car nul n'est encore parvenu à telle sagesse, qu'il ne puisse par la doctrine quotidienne de la Loy s'avancer de jour en jour, et profiter en plus claire intelligence de la volonté de Dieu. Davantage, pource (|ue nous n'avons pas seulement mestier de doctrine, mais aussi d'exhortation, le serviteur de Dieu prendra ceste utilité de la Loy, que par fréquente méditation d'icelle il sera incité eu l'obéissance de Dieu, et en icelîe conferiné, et retiré de ses fautes. Car il faut qu'en ceste manière les saincts se solicitent eux-mesmes, à cause que quelque promptitude qu'ils ayent de
CHAPITRi: VII
s'apiiliquor à bien faire, noantmoins ils sdiit tous- Jiiuis ii'lai'doz lie la pai'esse et pesanteur lie leur eliair, ti'Ueinoiit qu'ils ne font jamais pleinement leur devoir. A ceste chair la loi est comme un fouet, pour la chasser à To^usTe: comme un asne lequel ne \en[ tirer avant, si on ne frappe assi- (iuellement dessus. (Mi pdur jiailer jtlus clairement, puis (pie l'homme s|mituel n'est point encore délivré du fardeau de sa cliaii'. la Loy lui sera un ai^niillon jierpetuel. pour ne le laisser point enilormir ny ajiiiesantir. En cest usajiC ret^ardoit David, quand il celebroit la loy de Dieu de si grandes Inuanj^es : comme quand il dit. La loy de Dieu est immaculée, convertis.sant les âmes : les commandemeiis de Dieu sont droits, re.sjouyssans les cœurs (Ps. 19, 8), etc. Item. Ta paroUe est une lampe à mes pieds, et clairté iiour dresser mes voyes : et tout ce qui s'ensuit .iU mesme Pseaunie (Ps. 119. lOo). Et ne repuune rien cela aux sentences de sainct l^iul cy dessus alléguées : où il est monstre, non pas quelle utilité apporte la Loy à riiomme fidèle et desja régénéré : mais ce qu'elle peut de soymesme aiiporter à l'homme. Au contraire, le Prophète monstre avec quel profit nostre Seigneur instruit ses sei viteurs en la doctrine de sa Loy. cpiand il leur inspire intérieurement le courage de la suyvrc. Et ne prend pas seulement les préceptes, mais il adjouste la promesse de grâce, lacpielle ne doit point estre séparée quant aux fidèles, et laquelle fait ([ue ce (pii -croit amer s'adoucit pour avoir bonne saveur, (^ar si la Loy seulement en exigeant nostre devoir et menaçant, solicitoit nos amcs de crainte et frayeur, il n'y auroit rien moins ayraahle : sur tout David demonstre qu'en icelle il a cogneu et appieliende le Mediatinu'. sans leijuel il n'y auroit nulle douceur ne plaisir.
13. Aucuns ignorans ne pouvans discerner ceste dilTerence, rejettent témérairement .Moyse en gênerai et sans exception, et veulent que les • ieux tables de la Loy soyent là laissées, pource qu'ils ne pensent point que ce soit chose convenable aux r.hrestiens, d(^ s'arrester à une doctrine laquelle contient en soy administration de mort. (>este opinion doit estre loin de nous, veu (|ue Moyse a tresbien declairé que la Loy, combien qu'en l'homme pécheur elle ne puisse (lu'engendrer mort, toutesfois elle apporte bien une autre utilité et profit aux fidèles. Car estant prochain de la mort, il fit ceste protestation devant le peuple. Retenez bien en vostre mémoire l't vostre cd-ur les parolles que je vous testifie aujourdhuy : afin de les enseignera vos enfans, et les instruire à garder et faire toutes les choses qui sont escrites en ce livre. Car ce n'est point en vain qu'elles vous sont commandées : mais afin que vous viviez en icelles (Deut. :]-2, M). 47). Et de fait, si nul ne peut nier qu'en la Loy il n'y ait comme une image entière de parfaite justice.
ou il faudra dire que nous ne devons avoir nulle reigle de bien vivre, ou (pi'il nous faut tenir a icelle. Car il n'y a i)oint idusieurs reigies de bien vivre : mais une seule, qui est perpétuelle et immuable. Pourtant ce (pie dit David, (pie l'homme juste meilile jour et nuit en la Loy (Ps. 1, :2), ne (loit estre rapporté à un siècle : mais convient a tous aages. jusipies en la fin du monde. Et ne faut point (pie cela nous estonne, ([u'elle re- (piiert une plus parfaite saincteté que nous ne pouvons avoir cependant que nous sommes en la ])rison de nostre corps, tellement (jue pour cela nous (piittioiis sa doctrine, (^ar (piand nous sommes sous la grâce de Dieu, elle n'exerce jioint sa rigueui' pour nous presser jusipies au bout, tellement (pie ce ne soit' point satisfait sinon que nous accomplissions tout ce qu'elle dit : mais en nous exhortant à la perfection où elle nous appelle, elle nous monstre le but auquel il nous est utile et con\ cnable toute nostre vie de tendre, pour faire nostre devoir : et si nous ne laissons point d'y tendre, c'est assez. Car toute ceste vie est comme une c(jurse, de laquelle quand nous viendrons à la fin, le Seigneur nous fera ce bien, que nous parviemlrons à ce but le(piel nous poursuyvons maintenant : combien que nous en soyons encore loin.
I'k Maintenant donc à cause que la Loy sert d'exhortation aux fidèles non pas pour lier leurs consciences en malédiction, mais iiour les resveiller de iiaresse en les solicitant, et chastier leur imperfection, aucuns voulans signifier ceste di^livrance de la malédiction d'icelle, disent que la Loy est abroguée et cassée aux fidèles (je parle tousjours de la loy morale) non pas qu'elle leur doy\e tousjours commander ce (pii est bon et sainct : mais d'autant quelle ne leur est plus ce qu'elle estoit auparavant : c'est à dire qu'elle ne confond point leurs consciences d'un estonnement de mort. Et de fait, sainct Paul demonstr(^ bien clairement une telle abrogation de la Loy. Davantage, il appert qu'elle a esté preschée de .lesus Chiist, veu qu'il se défend de ne vouloir point destruire ne dissiper la Loy (Matth. o, 17) : ce ([u'il n'eust fait sinon qu'on l'en eust accusé. Or ceste opinion ne fust point venue en avant sans aucune couleur: imurtant il est vraysemlilable cpi'elle estoit procedée d'une fausse exposition de sa doctrine : comme tous erreurs quasi prennent leur occasion de vérité. Or afin (pie nous ne tomliions en cest inconvénient, il îious faut diligemment distinguer ce qui est abrogué en la Loy, et ce qui y demeure enc(jres ferme. Quand le Seigneur Jésus dit qu'il n'est point venu pour abolir la Loy, mais pour l'accomplir : et qu'il n'en passera une seule lettre jusques à tant que ciel et terre faudront, que tout ce qui y est escrit ne se face, en cela il demonstre que par son advenement la révérence et obéissance de la Lov n'est en rien diminuée.