CHAPITRE VIII
Lineiir. afin de mieux exprimer quelle atTection (l'amour nous devons à noslre prochain, nous renvoyé à rameur de nous-mesmes, et nous le propose pour reit^ie et i)atron : ce qui est dilijiemment a considérer. Car il ne faut point prendre ceste similitude comme aucuns Sophistes, qui ont pensé qu'il commandoit à chacun de s"aimer en premier lieu, puis ajires son prochain : mais plustost il a voulu transférer aux autres l'amour que nous attirons a nous. Parquoy l'Apostre dit que charité ne cherche point son profit particulier (1 Cor. 13. o): et ne vaut pas un festu la raison (|u'ils allèguent: c'est que la reigle précède la chose qui est compassée à icelle. Or il est ainsi, disent-ils, que no.stre Seigneur compassé la ciiarité de nostre prochain a l'amour de nous-mesmes. Je respon que nostre Seigneur ne constitue point cest amour ne nousmesmes. connue une reigle a laquelle soit réduite la dilection de nostre prochain, comme inférieure : mais au lieu que de nostre perversité naturelle nostre amour reposoit en nous, il monstre (pi'il faut (ju'elle s'espaude ailleurs, afin que nous ne soyons point moins prests a bien faire aux autres qu'à nous-mesmes.
oo. Ouîreplus. i)uis ([ue sous le nom de Prochain, Jésus Christ en la parabole du Samaritain a monstre (jue le plus estrange du monde y est contenu (Luc 10, 29 s.) : il ne nous faut restreindre le précepte de dilection a ceux qui ont quelque alliance ou affinité avec nous. Je ne nie point que il'autant qu'un chacun nous est plus conjoint, nous ne luy devions aider plus familièrement : car la reigle d'humanité porte cela, que d'autant que nous sommes conjoints de plus prochains liens, ou de parentage, ou d'amitié, ou de voisinage, que nous ayons d'autant plus alTaire les m.s aux autres : et cela sans olTenser Dieu, duquel la proviilence nous meine à ainsi faire: mais je dy cependant qu'il nous faut embrasser en affection de charité tous hommes généralement, sans en excepter un, sans faire dilference entre le Grec et le Barbare, sans regarder s'ils en sont dignes ou indignes, s'ils sont amis ou ennemis : car il les faut considérer en Dieu, non pas en eux-mesmes, duquel regard (luand nous nous destournons, ce n'est point merveille si nous tombons en plusieurs erreurs. Pourtant si nous voulons tenir la droite voye de dilection, il ne nous faut point jetter l'œil sur les honmies, desquels la considération nous contreindroit souvent k les hair plus qu'a les aimer : mais il nous faut regarder Dieu lequel nous cuMMiiande d'estendre l'amour que nous luy portons envers tous hommes, tellement que nous ayons tousjours ce fondement : Quel que soit l'homme, il nous le laut tousjours aimer, si BOUS aimons Dieu.
o6. Parcjuoy c'a esté une ignorance ou malice pernicieuse, que les docteurs Scolastiques, des
conunandomens que nostre Seigneur a baillez tant aux JuKs ([u'aux Chrestiens, touchant de ne point appeter vengeance et d'aimer noz ennemis, en ont fait des sinqdes conseils, ausquels ils disent qu'il est libre d"obtenq)erer, ou ne l)oint obtempérer: et ont dit qu'il n'y avoit que les Moynes qui fussent sujets à les tenir nécessairement: aus(iuels ils ont attribué une justice plus parfaite (ju'aux Chrestiens, à cause (pi'ils s'obligeoyent de garder les conseils Evangeliques, conune ils les apjiellent. Ils allèguent la raison pourquoy ils ne les reçoyvent point poiu" l)receptes, c'est à cause qu'ils sont trop griefs et difficiles, mesme aux Chrestiens qui sont sous la Loy de grâce. Mais est-ce ainsi qu'ils osent abolir la Loy de Dieu éternelle, touchant d'aimer le prochain ? Pourra-on trouver une telle différence en toute l'Escriture, et non plustost le contraire : assavoir plusieurs counnandemens qui nous enjoignent estroitement d'aimer noz ennemis ? Car qu'est-ce que veut dire cela, que nous devons repaistre nostre ennemy quamî il aura faim ? que nous devons redresser en la voye son bœuf et son asne quand ils seront esgarez ? et (jue nous les devons relever s'ils sont tombez sous quekiues fardeaux (Prov. 25, 21 ; Ex. 23, 4) ? Ferons-nous bien aux bestes de noz ennemis en leur faveur, en ne portant nulle amour à iceux ? Quoy ? n'est-ce pas une parolle eterneUe de Dieu, qu'a luy seul appartient la vengeance, et qu'il rendra à un chacun ce f|ui luy appartient ? Ce qui est dit plus expressément en un autre lieu, Tu ne chercheras point vengeance, et ne te souviendra point des injures que t'auront fait tes prochains (Deut. 32, 33: Lev. 19, 18). Ou (juils etîacent ces articles de la Loy, ou qu'ils confessent qu'il a voulu estre Législateur en commandant cela, et non point un conseillier. comme ils songent.
o7. Davantage, que veulent dire ces parolles, q«'ils ont dépravées par une sotte glose ? Aimez voz ennemis, dit nostre Seigneur : faites bien à ceux qui vous baissent : priez pour ceux qui vous persécutent : dites bien de ceux qui vous detractent, afin que vous soyez enfans de vostre Père qui est au ciel (Matth. o, 44). Qui e.st-ce qui ne pourra conclurre avec Chrysostome, que d'une cause si nécessaire il appert que ce ne sont point exhortations, mais préceptes. «^ Qu'est-ce qu'il nous reste plus, si nostre Seigneur nous efface du nondjre de ses enfans ? Selon l'opinion de ces Ralibins, il n'y am'a (jue les Moynes qui soyent enfans de Dieu, qui osent invoquer Dieu i)our leur Père. Que deviendra cependant l'Eglise? Par ceste raison elle sera renvoyée avec les Paycns et Publicains. Car nostre Seigneur dit consequemment. Si vous aimez seulement voz amis, quefie grâce en attendez-vous ? les Payens et Publicains en font bien autant (Matth. o, 46. 47). Nous serons donc