LIVRE II
bien arrivez, d'avoir le tiltre de Chrestiens, et que rheritage céleste nous soit osté. Saint Augustin aussi use d'un argument qui n'est pas moins ferme : Quand le Seigneur, dit-il, défend de paillardcr, il ne défend pas moins d'attouclier la fenune de nostre enneiiiy (|uc de nostrc amy. Quand il condamne lelarrecin, il ne permet non plus de dcsrobber le bien de nostre ennemy que de nostre amy. ^" Or ces deux commandcmens, de ne point desrobber ne paillardcr, sont réduits par sainet Paul à la reigle de dilection : mesme il dit qu'ils sont contenus sous ceste sentence. Tu aimeras ton prochain comme toy mesme (Rom. 13, 9). Pourtant il faut dire que sainet Paul soit mauvais expositeur de la Loy : ou de ces mots nous pouvons conclurre nécessairement, que Dieu nous commande d'aimer noz ennemis aussi bien que noz amis. Voila que dit sainet Augustin. Pourtant telle manière de gens se monstrent bien estre enfans de Satan, quand ils rejettent ainsi hardiment le joug qui est commun à tous enfans de Dieu. Et de fait, je ne say si je me doy plus esmerveiller de leur bestise ou impudence, en ce qu'ils ont publié ceste doctrine : car il n'y a nul des Anciens qui ne prononce sans doute, comme d'une chose résolue, que ce sont tous préceptes. Mesme on voit bien que du temps de sainet Grégoire on n'en doutoit point : veu que sans en faire difficulté, il les conte pour préceptes. Mais voyons combien ils arguent follement : Ce seroit, disent-ils, un fardeau trop grief aux Chrestiens, comme s'il se pouvoit rien imaginer plus grief, que d'aimer Dieu de tout nostre cœur, de toute nostre ame, et de toutes noz forces. Au prix de ce commandement il n'y a rien <[ui ne soit facile, soit qu'il faille aimer nostre ennemy, soit qu'il faille nous démettre de toute cupidité de vengeance. Certes tout ce qui est en la Loy, jusques au moindre poinct, est haut, et difficile à nostre imbécillité : il n'y a que Dieu seul par lequel nous cheminions vertueusement : qu'il donne de faire ce qu'il commande, et qu'il commande ce qu'il voudra. Ce qu'ils allèguent, que les Chrestiens sont sous la Loy de grâce, cela n'est point à dire qu'ils doivent cheminer desordonnément comme à bride avallée : mais c'est qu'ils sont inserez en Christ, par la grâce duquel ils sont libres de la malédiction de la Loy, et par f Esprit duquel ils ont la Loy escrite en leurs cœurs. Sainet Paul appelle ceste grâce, Loy, improprement, voulant retenir la similitude (pi'il avoit prinse, accomparant l'une avec l'autre : ces follastres, sans propos prennent un grand mystère en ce mot de Loy.
o8. Il y a autant de propos à ce qu'ils ont dit du péché véniel : appellans Péché véniel, tant l'impiété cachée contre Dieu, laquelle contrevient à la première table de la Loy, comme la trangression évidente du dernier commande-
ment. Car ceste est leur définition, que péché véniel est cupidité mauvaise sans consentement délibéré, laquelle ne repose point long temps dedans le cœur. Or je dy au contraire, ([ue nulle mauvaise cupidité ne peut entrer dedans le cœur, sinon en défaut de ce qui est requis en la Loy. Il nous est défendu d'avoir des dieux estranges. Quand l'ame tentée dedeffiance regarde çà et là et vaciUe, quand elle est esmeue de chercher sa béatitude ailleurs qu'en Dieu, d'où viennent ces mouvemens, quelque legiers qu'ils soyent, sinon qu'il y a (luelque chose vuide en l'ame pour recevoir telles tentations? Et afin qu'il ne ftiille point longuement argumenter, il nous est commandé d'aimer Dieu de tout nostre cœur et de toute nostre ame et de toute nostre pensée. Parquoy si toutes les forces et parties de l'ame ne sont appliquées à l'amour de Dieu, nous déclinons de l'obéissance de la Loy. Car quand les tentations qui sont ennemies et contraires au règne de Dieu, ont quelque vigueur a nous esbranler, ou mettre le moindre empeschement du monde en nostre pensée, à ce que Dieu ne soit entièrement obey, et sa volonté observée sans aucun contredit, c'est signe que son règne n'est pas bien conformé en nostre conscience. Or nous avons monstre que le dernier commandement se réfère proprement à cela. Y a-il donc quelque mauvais désir qui nous ait picqué le cœur? Desja nous sommes tenus coulpables de concupiscence, et par conséquent transgresseurs de la Loy : car le Seigneur non seulement a défendu de délibérer et machiner ce qui est au détriment du prochain, mais aussi d'estre stimulé ou enflambé d'aucune concupiscence. Or où il y a transgression de la Loy, là est apprestée malédiction de Dieu. Il ne faut point donc que nous exemptions de condamnation de mort les moindres concupiscences qui puissent estre. Quand il est question d'estimer les péchez, dit sainet Augustin, n'apportons point de fausses balances pour poiser ce que nous voulons, et selon que bon nous semble à nostre fantasie, en disant. Cela est Pesant, Cela est legier : mais apportons la balance des Escritures, comme des thresors du Seigneur : et poisons en icehe pour savoir ce qui est le plus pesant ou le plus legier : ou plustost ne poisons point, mais tenons-nous au poids que Dieu en aura fait. ®^ Et qu'est-ce qu'en dit l'Escriture? Certes sainet Paul en nommant le péché Gage de mort (Rom. 6, 23), monstre bien que ceste sotte distinction luy a esté incognue. Et de fait, puis que desja nous ne sommes que trop enclins à hypocrisie, il n'estoit ja mestier d'attiser le feu, ou bien nous faire crouppir en noz ordures en amadouant nostre paresse.
59. Je voudroye que telles gens reputassent que c'est que veut dire ceste paroUe de Christ, que celuy qui aura transgressé l'un des plus pe-