CHAPITRE X
en sa miséricorde tous ceux qu'il a receus en la corapa-^nie de son peuple. (>onime aussi il est dit par les autres Prophètes, Tu es nostre Dieu, nous ne mourrons point. Item, Le Seigneur est nostre Roy et Législateur, il nous sauvera. Item, Tu es bien-heureux, Israël, d'autant (pie tu as salut en Dieu (Hab. i, 12; Is. 3;^. 22: Deut. X), 29). Mais afin de ne nous travailler beaucoup en choses superflues, ceste remonstrance ([ue nous fait TEscriture çà et là nous doit seule contenter : c'est que rien ne nous défaut pour avoir aflluence de tout liien et certitude de salut, moyennant que le Seignem- nous soitpourDieu. Et cela à bon droit : car si sa face incontinent quelle reluist, est une trescertaine asseurance (le salut, comment se pourroit-il declairer à l'homme pour son Dieu, (juil ne luy ouvrist ipiant et quant ses trésors de salut? Car il est nostre Dieu à telle condition qu'il habite au milieu de nous, comme il teslifioit jtar Muyse (Lev. 26, 11 s.). Or on ne peut obtenir une telle présence, sans posséder pareillement la vie. Et quand il ne leur eust esté exprimé davantage, ils avoyent assez claires promesses de la vie spirituelle en ces parolles, Je suis vostre Dieu (Ex. 6, 7) : car il ne deuonçoit pas seulement qu'il seroit Dieu a leurs corps, mais principalement à leurs âmes. Or les âmes, si elles ne sont conjointes avec Dieu par justice, estans estrangeres de luy elles demeurent en mort : d'autrepart, qu'elles ayent sa conjonction, et elle leur apportera la vie permanente.
9. Il y a encores plus, c'est que non seulement il se disoit estre leur Dieu : mais promettoit de l'estre tousjours, afin que leur espérance n'acquiesçant point es choses présentes, s'estendist a perpétuité. Or que ceste locution du temps fuiur ait une telle intelligence, il appert par plusieurs sentences des fidèles, où ils se consolent, s'asseurans que Dieu ne leur faudra jamais. Davantage, il y avoit un autre second membre en l'alliance, lequel les confermoit encore plus amplement en cela, que la bénédiction de Dieu leur seroit prolongée outre les limites de la vie terrienne. C'est qu'il estoit dit, Je seray le Dieu de ta lignée après toy (Gen. 17, 7). Car si le Seigneur vouloit declairer sa benevolence envers eux, en bien faisant a leurs successeurs, il falloit par plus forte raison, que sa faveur se demonstrast sur eux mesines. Car Dieu n'est pas semblalile aux hommes, lesquels transfèrent l'amour qu'ils ont portée aux trespassez, à leurs enfans, pource qu'ils n'ont plus la faculté de leur bien faire après la mort. Mais Dieu, duquel la libéralité n'est point empeschée par la mort, n'oste point le fruit de sa miséricorde à ceux à cause desquels il la monstre à leurs successeurs en mille générations (Ex. 20, 6. ) Pourtant il a voulu par cela monstrer l'affluence infinie de sa bonté, laquelle ses scTvi-
tem's devoyent mesme sentir après leur mort, quand il la ilcscrit telle, qu'elle s'espandroit sur toute la famille, mesme après leur trcsjjàs. Et le Seigneur a scellé la vérité de ceste promesse, et quasi en a monstre l'acconqilissement en s'appelant le Dieu d'Abraham, d'isaac et Jacob, long teuqjs après leur mort (Ex. 3, 6; Matth. 22, 32; Luc 20. 37). Car ceste appellation n'eust-elle pas esté ridicule, s'ils estoyent péris? Carc'eustesté autant connue s'il eust dit. Je suis le Dieu de ceux qui ne sont [joint. Pourtant les Evangelistes racontent (pie les Sadduciens furent conveincus de Christ par ce seul argument, tellement qu'ils ne peurent nier que Moyse n'eust testiflé la résurrection des morts en ce passage. Et de fait, ils avoyent aussi appris de Moyse, que tous les saincts sont en la main de Dieu (Deut. 33, 3j : dont il leur estoit aisé de conclurre, qu'ils ne sont point esîeincts par mort, puis que celuy qui a la vie et la mort en sa puissance, les a receuz en sa garde et protection.
10. Maintenant regardons ce qui est le principal de ceste controversie : assavoir si les fidèles de l'ancien Testament n'ont pas tellement esté instruits de Dieu, qu'ils se recognoissent avoir une vie meilleure ailleurs qu'en terre, pour la méditer en mesprisant ceste vie corruptible. Premièrement, la manière de vivre qu'il leur a baillée n'estoit qu'un exercice assiduel, par lequel il les admonnestoit qu'ils estovent les plus misérables du monde, s'ils eussent eu leur félicité en terre. Adam, qui autrement estoit plus que mal-heureux par la seule recordation de sa félicité perdue, a grande difficulté à s'entretenir povTement en travaillant tant (lu'il peut (Gen. 3, 17—19). Et afin de n'estre persécuté de ceste seule malédiction de Dieu, il reçoit une destresse merveilleuse de ce dont il devoit avoir quelque soulagement. De deux enfans qu'il a. l'un est meschamment meurtry par la main de l'autre (Gen. 4, S). Cain luy demeure, lequel à bon droit il doit avoir en horreur et abomination. Abel, estant ainsi cruellement meurtry en la fleur de son aage, nous est exemple d3 la calamité humaine. Xoé consume une grande partie de sa vie à bastir l'arche avec grande fascherie et moleste (Gen. 6, 22), cependant que tout le monde se resjouit en délices et plaisirs. Ce qu'il évite la mort, cela luy tourne à plus grande destresse que s'il eust eu à mourir cent fois. Car outre ce que l'arche luy est comme un sepulchre de dix mois, y a-il chose plus ennuyeuse que d'estre Là tenu si long temps plongé en la fiente et ordure des bestes, en un lieu sans air ? Apres avoir eschappé tant de difficultez, il tombe en matière de nouvelle tristesse. Il se voit mocqué de son propre fils (Gen. 9, 24) : et est contraint de maudire de sa propre bouche, celuy que Dieu luy avoit réservé du deluge pour un grand bénéfice.