LIVRE II
11. Abraham certes nous doit estre luy seul comme un millinn, si nous considérons bien sa foy, la(]m'lle aussi nous est mise en avant pour une tresbonne reigle de croire (Gen. 12,4): tellement qu'il nous faut estre reputez de sa lignée pour estre enfans de Dieu. Ov il n'y a rien plus répugnant a raison, que de rejetter du reng des fidèles celuy qui est père de tous : tellement qu'on ne luy laisse point le dei'nicr anglct entre tous. Or on ne le peut osier du nombre, mesme de ce degré tant bonnorable où Dieu l'a colloque, que toute l'Eglise ne soit abolie. Maintenant quant a sa condition, si tost qu"il est appelé de Dieu, il est tiré hors de son pays, arrière de ses parens et amis, et est privé des choses les plus désirables de ce monde : comme si Dieu de propos délibéré l'eust voulu despouiller de toute joie terrienne. Incontinent qu'il est entré en la terre où il luy estoit commandé d'habiter, il en est chassé par famine. Il se retire pour avoir secours en un pays où, s'il veut sauver sa vie, il est contrainct d'abandonner sa femme, ce qui luy estoit plus grief que beaucoup de morts (Gen. 12, 11— lîi). Est-il retourné au lieu de son habitacle? il en est derechef chassé par famine. Quelle félicité est-ce d'habiter en une terre oùilluy falloit si souvent avoir indigence, et mesmes où il luy falloit mourir de faim s'il ne s'en fust fuy ? 11 est rédigé en une mesme nécessité de quitter sa femme au pays d"Abimelec (Gen. 20, 2). Apres avoir vagué cà et là plusieurs années en incertitude, il est conîreint par noises et débats de ses serviteurs de mettre hors de sa maison son uepveu, lequel il tenoit pour son enfant. Il n'y a doute que ceste séparation ne luy fust autant comme si on luy eust couppé ou arraché l'un de ses membres. Peu de temps après il entend que les ennemis l'emmènent captif. Quelque part qu'il aille il trouve une cruelle barbarie en tous SCS voisins, lesquels ne luy souffrent point de boire de l'eau des puits qu'il a fouy; car s'il n'en eust esté inquiété, il n'en eust point racheté l'usage. Estant venu en sa dernière vieillesse, il se voit destitué d'enfant, qui est la chose plus dui-e (|u'ait cet aage-là. En la fm il engendre Ismael outre son espérance : mais encores la nativité luy en couste bien cher; car il est vexé des opprobres de sa fenune Sara, connue si en nourrissant l'orgueil de sa chambrière, il estoit cause du trouble qui estoit en sa maison. En ses derniers jours Isaac luy est donné : mais avec telle recompense, que son fils aisné soit dechassé et jette comme un povre chien au milieu d'une forest. Apres qu'Isaac lui est demeuré seul, auquel doit estre tout le soûlas de sa vieillesse, il luy est fait commandement de le tuer. Sauroit-on imaginer chose plus mal-heureuse, que dire qu'un père soit bourreau de son enfant ? S'il fust mort par maladie, qui n'eust estimé ce povre vieillart mal heureux, en ce qu'il luy eust
esté donné pour si peu de temps, comme par mofiuerie, afin de juy doubler la douleur qu'il avoit de se voir destitué de lignée? S'il eust esté tué d'un estrangier, la calamité eust été augmentée d'autant : mais cela sm^monte toute misère, de dire qu'il soit meurtry de la main de son père. Bref, en toute sa vie il a tellement esté tormenté et affligé, que si quelcun vouloit représenter connue en une peinture un exemple de vie misérable, il ne trouveroit rien |)lus propre. Si quelcun objecte que pour le moins il n'a pas esté du tout miseral)le, entant qu'il est eschappe de tant de dangeis,et a surmonté tant de tempestes: jeresponque nous n'appelleronspas une viebien-heureuse,laquellepardifficultez infinies viendra à longue vieillesse: mais en laquelle l'homme esl entretenu paisiblement en bonne fortune. 12. Venons à Isaac, lequel n'a pas tant enduré de calamitez, mais toutcsfois à grand'peine a-il eu le moindre goust du monde de quelque plaisir ou liesse. Et d'autrcpart a expérimenté les troubles, lesquels ne souhrent pas l'homme estre bien-heureux en la terre. La famine le chasse de la terre de Canaan, comme son perc. Sa femme luy est arrachée de son sein. Ses voisins le îormentent et molestent par tout ou il va, en plusieurs sortes; tellement (ju'il est contrainct de combattre pour l'eau. Les femmes de son fils Esau luy font beaucoup d'ennuy en la maison (Gen. 26, .33). Il est merveilleusement affligé par le discord de ses enfans : et ne peut remédiera un si grand mal, sinon en bannissant celuy qu'il avoit bénit. Quant à .îacol), il est comme un patron et figure de ia plus grande malheureté qu'on sauroit dire (Gen. 28, o). Cependant qu'il est en la maison tout le temps de son enfance, il esl tormenté d'inquiétude, à cause des menaces de son fi'cre, ausquelles il est en la fin contraint de céder, estant fugitif de ses parens et de son pays. Outre l'angoisse (uie luy apportoil le Jiannisscment, il est rudement traité de son oncle Laban. Il ne suffit pas qu'il soit sept ans en ser%itude dure et inhumaine, sinon qu'en la fm il soit trompé, en ce qu'on lui baille une autre femme que ceUe qu'il demandoit (Gen. 29, 20). Il luy faut donc pour l'avoir, rentrer en servitude nouvelle, en laquelle il soit bruslé de jour de la chaleur du soleil, de nuict morfondu et gelé : endurer pluye, vent et tempeste, sans dormir ne sans reposer, comme luy mesme en fait la complainte. Et estant vingt ans en si pcnre estât, encore faut-il qu'il soit affligé journeUement des injures que luy fait son beau-pere (Gen. 31, 7). En sa maison il n'est non plus tranquille, entant qu'elle esl dissipée par les haines, noises et envies de ses femmes. Quand Dieu luy commande de se retirer au pays, il faut qu'il espie de partir en telle sorte, que son parlement est comme une fuite ignominieuse. Et encore ne peut-il pas ainsi éviter l'iniquité de son