LIVRE II
s'efTorçoit d'impu^nier la vérité, a eu un mesme sentiment et ^oust d'intellitjenfe ? Car qu'est ce que vouloit Balaani, en desii'ant que son ame mourust de la mort des justes, et que sa fin fust semblable à leur fin (Xomb. '2'.]. 10), sinon (ju'il sentoil en son cœur ce que David a cscrit de- ])uis : assavoir, que la mort des Sainets est pretieuse devant la face du Seigneur, et la mort des iniques mal-beureuse (Ps. 116, 15: :5't, ^2)? Si le dernier but des Iiommes estoit en la mort, on ne pourroit noter en icelle aucune dilïerence entre le juste et le nu-scliant. Il les faut donc distinguer par la condition qui est jjreparée a l'un et à l'autre au siècle futur.
15. Nous ne sommes encore passez outre Moyse : lequel les rcsveurs, contre lesquels nous parlons, pensent n'avoir eu autre office, sinon d'induire le peuple d'Israël à craindre et honnorcr Dieu, en luy jiromettant possessions fertiles et abondance de victuailles. Neantmoins si on ne veut de propos délibéré esteindre la lumière qui se présente, nous avons desja révélation toute évidente de l'alliance spirituelle. Si nous descendons aux Prophètes, là nous aurons une pleine clarté, pour contempler la vie éternelle et le royaume de Christ. Premièrement David, lequel pource qu'il a esté devant les autres, parle des mystères célestes plus obscurément qu'ils ne font : neantmoins en quelle perspicuité et certitude rapporte-il toute sa tloctriue à ce but? Quant à ce qu'il a estimé de l'haliitation terrienne, il le demonstre par cette sentence, Je suis icy pèlerin et estranger, comme tous mes pères. Tout honune vivant est vanité : un chacun passe comme ombre, et maintenant quelle est mon attente ? Seigneur, mon espérance s'adresse à toy (Ps. 39, 7. 8. 13). Certes celuy qui après avoir confesse (ju'il n'a rien de ferme ne permanent en ce monde, retient toutesfois fermeté d'espérance en Dieu, contemple sa félicité ailleurs (}u"en ce monde. Parquoy luymesme a coustume de rap]ieiler les fidèles à ceste contemplation, toutes fois et quantes (lu'il les veut consoler. Car en un autre passage, après avoir monstre combien ceste vie est brieve et fragile, il adjouste. Mais la miséricorde du Seigneur est à tousjours à ceux qui le craignent (Ps. 103, 17). A quoy est semblable ce (ju'il dit autrepart. Tu as dés le commencement fondé la terre, Seigneur, et les cieux sont les œuvres de tes mains. Ils périront, et tu demeures : ils vieilliront comme une robbe, et tu les changeras : mais tu demeures tousjours en un estât, et tes ans ne defaudront point. Les fils de tes serviteurs habiteront, et leur postérité sera establie devant ta face (Ps. 102, 26—29). Si pour fabolissement du ciel et de la terre les fidèles ne laissent point d'estre establis devant Dieu, il s'ensuit que leur salut est conjoinct avec son éternité. Et de fait, ceste espérance ne peut con-
sister, si elle n'est fondée sur la promesse la- (pielle est exposée en Isaie : Les cieux, dit le Seigneur, se dissiperont comme fumée, et la terre s'usera comme un habillement, et les habitans d'icelle aussi périront: mais mon salut sera a t(jusjours, et ma justice ne defaudra point (Is. 51, 6). Amiiiellieu la perpétuité est attribuée à salut et justice : non pas d'autant que ces choses résident en Dieu, mais entant qu'il les communi(iue aux hommes.
16. Et de fait on ne peut autrement prendre les clioses (|u'il dit çà et là de la félicité des fidèles, sinon qu'on les réduise a la manifestation de la gloire céleste. Comme quand il dit. Le Seigneur garde les âmes de ses sainets, il les délivrera de la main du pécheur. La lumière est levée au juste, et joye à ceux qui sont droits de cœur. La justice des bons demeure éternellement, leur foire sera exaltée en gloire : le désir des pécheurs périra. Item, Les justes rendront louanges à ton Nom, les innocents habiteront avec toy. Item, le juste sera en mémoire perpétuelle. Item, Le Seigneur rachètera les aines de ses serviteur (Ps. 97, 10: 112, 4. 5. 9. 10; 140,14: 112, 6: 34, 23). Or le Seigneur non seulement permet (pie ses serviteurs soyent tourmentez des ini(iues, mais les laisse souventesfois dissiper et ciestruire. Il laisse les bons languir en tenel)res et malheureté, cependant que les iniques reluisent comme estoilles du ciel : et ne monstre pas telle clairté de son visage à ses fidèles, qu'il les laisse jouyr de longue joye. Pourtant David mesme ne dissimule pas, que si nous tenons les yeux fichez en Testât présent de ce monde, ce nous sera une grieve tentation pour nous esliranler, comme s'il n'y avoit nul loyer d'innocence envers Dieu. Tellement l'impiété le plus souvent prospère et florist, cependant que la compagnie des bons est oppressée d'ignominie, povreté. contemnement,et autres espèces de calamitez ! Il s'en est bien peu fallu, dit-il. que mon pied n'ait glissé, et que mes pas ne soyent déclinez, voyant la foi'tune des gens despourveuz de sens, et la prospérité des meschans. Puis après avoir fait un récit de cela, il conclud, Je regardoye si je pourroye considérer ces choses : mais ce n'est que perplexité en mon esprit, jusques a ce ([ue j'entre au Sanctuaire du Seigneur, et que je cognoisse leur fin (Ps. 73, 2. 3).
17. Apprenons donc de ceste seule confession de David, que les sainets Pères sous l'ancien Testament n'ont pas ignoré combien Dieu accomplist peu souvent, ou du tout n'accomplist jamais en ce monde les choses qu'il promet a ses serviteurs. Et que pour ceste cause ils ont eslevé leurs cœurs au Sanctuaire de Dieu, où ils trouvoyent caché ce qui ne leur apparoissoit j)oint en ceste vie corruptible. Ce Sanctuaire estoit le jugement dernier que nous espérons, lequel ils estoyent contens d'entendre par foy,
combien (ju'ils ne l'apperceussent point à l'œil. De laquelle fianee estans munis. (|ui'l(iut' chose qu'il advint en ce momie, ils ne doutoyent point que le temps viendroit une fois, auciuel les promesses de Dieu seroyent accomplies, comme bien demonstrent ces sentences : Je contempleray ta face en justice, je seray rassasié de ton regard. Item, Je seray comme une olive verde en la maison ilu Seigneur. Item. Le juste tlorira connue la palme, il verdoyera comme un cèdre . du Liban. Ceux qui seront plantez en la maison du Seigneur tloriront en son portail : ils fructifieront, ils venloveront en leur vieillesse, et seront vigoureux "(Ps. 17. IJi: 51 10; 92. 13—15). Or un peu auparavant il avoit dit, 0 Seigneur, cnmliion tes jiensées sont profonde? ! quand les inii|ues llorissent. ils germent comme Tiierbe pour périr à jamais (Ps. 92, 6 — 8). Où sera ceste vigueur et beauté des fidèles, sinon quand l'apparence de ce monde sera renversée par la manifestation du royaume de Dieu ? Pourtant ([uand ils jettoyent les yeux sur ceste éternité, en contemnant ramertune des calaniitez présentes qu'ils voyoyent estre transitoires, ils se glorifioyent hardiment en ces paroUes : Tu ne permettras point, Seigneur, que le juste périsse éternellement : mais tu plongeras l'inique au puits de ruine (Ps. oo, 23. 24). Où est en ce monde le puits de ruine, qui engloutisse les iniques: en la félicité desquels en un autre lieu cela est notamment mis, qu'ils meurent délicatement sans languir long temps (Job 21, 23)? Où est une telle fermeté îles saincts. lesquels David mesme dit souvent eu se complaignant, non seulement estre esbranlez, mais du tout oppressez et abbatus ?I1 faut donc qu'il se mist devant les yeux, non pas ce que porte l'incertitude de ce monde, lequel est comme une mer agitée de diverses tempestes : mais ce que le Seigneur fera (piand il sera assis en jugement pour ordonner Testât permanent du ciel et de la terre, comme il descrit tresbien en un autre Jieu : Les fols, dit-il, s'appuyent sur leur abondance, et s'enorgueillissent pour leurs grandes richesses : et toutesfois nul, quehiue grand (ju'il soit, ne pourra délivrer son frère de mort, ne payer le prix de sa redenq)tion a Dieu (Ps. 49, 7. 8). Et condjien qu'ils voyent les sages et les fols mourir, et laisser ]em"s richesses aux autres, ils imaginent qu'ils auront icy leur demeure perpétuelle, et taschent d'acquérir bruit et renom en terre : mais l'homme ne demourera point en honneur, il sera semblable aux bestes qui périssent. Ceste cogitation qu'ils ont est une grande folie, neantnioins elle a beaucoup d'imitateurs. Ils seront rengez en enfer comme un troupeau de brebis, la mort dominera sur eux. A l'aube du jour les justes auront la seigneurie sur eux : leur excellence périra, le sepulchre sera leur habitacle. Premièrement,
en ce qu'il se moque des fols, d'autant qu'ils se reposent et acquiescent en leurs plaisirs mondains qui sont transitoires, il dumunslre que les sages ont à chercher une autre félicité : mais encore declaire-il plus evidenimt>nt le mystère de la résurrection, quand il establil le règne des fidèles, prédisant la ruine et désolation des iniques. Car qu'est-ce que nous entendrons par L'aube du jour, dont il parle, sinon une révélation de nouvelle vie, après la lin de ceste présente ?
18. De là aussi venoit ceste cogilation. de laquelle les fidèles en ce temps-là avoyent coustume de se consoler et confermer à patience, quand ils disoyent que l'ire de Dieu ne dure qu'une minute de temps, mais que sa miséricorde duie a vie (Ps. 30, 6). Comment pouvoyentils terminer leurs afflictions à une minute de temps, veu qu'ils estoyent affligez toute leur vie ? Où est-ce qu'ils voyoyent une si longue durée de la bonté de Dieu, laquelle à grand'peine ils avoyent loisir de gouster? Certes s'ils se fussent amusez à la terre, ils n'y eussent rien trouvé de cela : mais quand ils elevoyent leurs yeux au ciel. Us cognoissoyent que ce n'est qu'une bouffée de vent que les saincts ont à endurer tribulation, que les grâces qu'ils doyvent recevoir sont éternelles : d'autrepart, ils prevoyoycnt que la ruine des iniques n'auroit nulle fin, combien qu'ils se pensassent bien-heureux, comme par songe. Dont venoyent ces sentences qui leur estoyent familières, que la mémoire du juste sera en bénédiction, la mémoire des iniques périra (Prov. 10, 7). Item, La mort des saincts est précieuse devant la face du Seigneur : la mort du pécheur tresmauvaise(Ps. 116, lo: 34,22). Item, Le Seigneur gardera les pas de ses saincts, les iniques seront abbatus en ténèbres (1 Sam. 2, 9). Car toutes teUes parolles demonstrent que les Pères de l'ancien Testament ont bien cogneu, quelque malheureté (lu'eussent a endurer les fidèles en ce monde, toutesfois que leur fin seroit vie et salut : d'autrepart. que la félicité des iniques est une voyc belle et plaisante, laquelle meine en ruine. Pour laquelle chose ils appeUovent la mort des incrédules, Ruine des incirconcis (Ezech. 28. 10: 31, 18, et ailleurs) : voulans dénoter que l'espérance de résurrection leur estoit ostée. Pourtant David n'a peu excogiter une plus grievo maleilictidn sur ses ennemis, qu'en priant qu'ils fussent etVacez du livre de vie, et ne fussent point escrits avec les justes (Ps. 69. 29).
19. Mais encore ceste sentence de Job est notable par dessus les autres : Je say, dit-fl, que mon rédempteur vit, et qu'au dernier jour je ressusciteray de la terre, et verray mon rédempteur en ce corps : ceste espérance est cachée en mon sein (Job 19, 25). Ceux qui veulent monstrer leur subtilité, caviUent que cela ne se doit
pas entendre de la dernière résurrection : mais du temps auquel Job esperoit le Sei^ineur luv devoir esti'e jikis doux et amiable. La(|uelle chose quand nous leur concéderons en partie, toutesfois si aurons-nous tousjours cela, veuillent-ils ou non, que Job ne pouvoit par^'enir à une si haute espérance, s'ils se fust reposé en la terre. 11 nous faut donc confesser qu'il elevoit les yeux en l'immortalité future, puis qu'il attendoit son rédempteur, estant comme au sepulchre. Car la mort est une desesperation extrême à ceux qui ne pensent que de la vie présente : et toutesfois elle ne luy a peu oster son espoir. Quand il me tueroit, disoit-il, si ne laisseray-je d'espérer en luy (Job 13. 15). Si quelque opiniastrc murmm'e que ces sentences ont esté de peu de gens, et que par cela on ne peut prouver que la doctrine ait esté communément telle entre les Juifs : je lui respnndray incontinent, que ce petit nombre de jj;ens par telles sentences n'a pas voulu monstrer quelque sagesse occulte, laquelle ne peussent conq^rendre que les excellens esprits : car ceux qui ont ainsi parlé estoyent constituez docteurs du peuple par le sainct Esprit : pourtant selon leur office, ils ont publié ouvertement la doctrine qui devoit estre tenue tle tout le pcu])le. Quand nous oyons donc les oracles du sainct Esprit si evidens, par lesquels il a testiflé anciennement !a vie spirituelle en l'Eglise des Juifs, et en a donné espérance indubitable, ce seroit une obstination trop exorbitante, de ne laisser à ce peuple-là qu'une alliance charnelle, où il ne soit fait mention que de ia tene et félicité mondaine.
20. Si je descen aux Prophètes qui sont depuis venus, j'auray encores matière plus ample et facile de bien démener ceste cause. Car si la victoire ne nous a pas esté trop difficile en David, Job et Samuel, elle nous sera la beaucoup plus aisée, veu mesme que le Seigneur a tenu cest ordre de faire en dispensant ralliam^} de sa miséricorde, que d'autant que le jour de la pleine révélation approchoit, il a voulu de plus en plus augmenter la clairté de sa doctrine. Parquoy quand la première promesse fut au commencement donnée à Adam lors il y eut seulement comme des petites estincelles allumées. Depuis petit à petit la lumière est creue et augmentée de jour en jour, jusques à ce que le Seigneur Jésus (Christ, qui est le Soleil de justice, faisant esvanouir toutes nuées, a pleinement illuminé le monde. Il ne faut pas donc craindre, si nous nous voulons ayder des tesmoignages des Prophètes pour approuver nostre cause, qu'ils nous défaillent. ^lais jiource que je voy ceste matière si ample, (ju'il nous y faudroit arrester plus que ne porte ce que j'ay entrepris de faire (car il y auroit pour ienq)lir un gros volume) : davantage, pource que je pense avoir fait ouverture cv dessus a tous lecteurs de moven entende-
ment, en telle sorte qu'ils pourront d'eux-mesmes comprendre ce qui en est, je me garderay d'estre prolixe, sans qu'il en soit graml mestier. Seulement je les admonnesteray qu'ils se souviennent d'user de la clef que je leur ay baillée pour se faire ouverture : c'est que toutes fois et quantes que les Prophètes font mémoire de la béatitude des fidèles (de laquelle à grand'peine il apparoist une petite ombre en ce monde) qu'ils reviennent à ceste distinction : assavoir que les Prophètes pour mieux demonstrer la bonté de Dieu, Font figurée par iienefices terriens, comme par quelques images : mais que cependant ils ont voulu par ceste peincture eslever les cœurs par dessus terre et les elemens de ce momie et ce siècle corruptible, et les induire à méditer la félicité de la vie spirituelle.
21. Nous serons contensd'en avoir un exemple. Pource que le peuple d'Israël ayant esté transporté en Babylone, estimoit son bannissement et la désolation où il estoit, semblable à une mort : on ne luy pouvoit faire accroire que ce ne fust fable et mensonge tout ce que luy promettoit Ezechiel de sa restitution : car il pensait que ce fust autant comme qui eust dit des corps tous pourris devoir ressusciter. Le Seigneur pour monstrer que ceste difficulté mesmes ne l'empescheroit pas qu'il n'aecomplist sa grâce en eux, monstre par vision au Prophète un champ plein d'oz, ausquels il rend esprit et vigueur en une minute de temps, par la seule vertu de sa paroUe (Ezech. 37, 4). Geste vision servoit bien à corriger l'incrédulité du peuple : neantmoins cependant elle l'admonnestoit combien la puissance de Dieu s'estendoit outre la réduction qu'il luy promettoit. veu qu'à son seul commandement il luy estoit si facile de réduire en vie des ossements dispersez çà et là. Pourtant nous avons à comparer ceste sentence avec une autre semblable qui est en Isaic : où il est dit (pie les morts vivront, et ressusciteront avec leurs corps. Puis ceste exhortation leur est addressée : Esveillez-vous. et levez-vous, entre vous qui habitez en la poudre : car vostre rousée est comme la rousée d'un champ verd : et la terre des geans sera désolée. Ya mon peuple, entre en tes tabernacles, ferme tes huis sur toy. Cache toy pour un petit de temps jusques à ce que la fureur soit passée : car voici, le Seigneur sortira pour visiter l'iniquité des hal)itans de la terre : et la terre révélera le sang (ju'elle a receu. et ne cachera point plus longuement les morts fju'on y a ensevelis (Is. 26, 19-21).
22. Combien que je ne veuille pas dire qu'il faille rapporter tous les autres passages à ceste reigle. Car il y en a d'aucuns qui sans aucune figure ou obscurité, demonstrent l'immortalité future, laquelle est préparée aux fidèles au royaume de Dieu: comme nous en avons desja recité, et y en a plusieurs autres : mais princi-