CHAPITRE XIV
de la grâce singulière de Dieu, de ce que Jésus Christ, entant (\u"û est homme, est parvenu en tel honnem", lequel il ne pouvoit mériter. Jésus Christ donc a esté orné de ceste excellence selon la chair, niesme dés le ventre de sa mère, d'estre Fils de Dieu : mais cependant si ne fautil pas en l'unité de sa personne imaginer un meslinge confus, lequel ravisse à la deité ce (pii luy est propre. Au reste, il n'y a non plus d'absurdité que la Parolle éternelle de Dieu ait esté tou.'ïjours son Fils, et que depuis ([u'elle a esté manifestée en chair, elle soit aussi appellée son Fils en diverse sorte et pour divers regard, qu'il y a en ce (pie Jésus Christ lu y mesme, selon diverse raison est appelle maintenant Fils de Dieu, maintenant Fils d'honune. Il y a une autre calomnie de Ser\et, laquelle toutesfois ne presse nullement : c'est qu'en l'Escriture le nom de Fils n'est jamais attribué à la Parolle jusqu'à la venue du Rédempteur, si ce n'est sous figure. Car à cela je respon, combien que la déclaration en ait esté plus obscm'e sous là Loy, toutesfois puis que nous avons clairement prouvé qu'il ne seioit pas Dieu éternel, sinon d'autant qu"il est ceste Parolle engendrée éternellement du Père, et mesme en la personne de Médiateur (pi'il a prinse, que ce nom ne luy conviendroit pas sinon pource qu'il est Dieu manifesté en chair : item plus, que Dieu ne pouvoit estre nommé Père du commencement, comme il a esté, s'il n'y eust eu dés lors une correspondance mutuelle au Fils unique, duquel provient tout pa rentage ou paternité au ciel et en la terre (Ephes. 3, 14. lo) : la conclusion est infallible, que sous la Loy et les Prophètes Jésus Christ n'a pas laissé d'estre Fils de Dieu, combien que ce nom ne fust pas tant commun ne solennel en l'Eglise. S'il falloit combattre seulement du mot, Salomon preschant la hautesse infinie de Dieu, dit que tant luy que son Fils est in compréhensible : car voicy ses paroUes, Dy moy son nom si tu peux, ou le nom de son Fils (Prov. 30, 4). Je say bien que ce tesmoignage ne sera point estimé de grand poids envers les opiniastres : et aussi je ne m'y appuyé pas du tout, sinon d'autant qu'il sert à monstrer que ceux qui nient que Jésus Christ ait esté Fils de Dieu, que depuis avoir vestu nostre chair, ne font que caviller malicieusement. Il est aussi à noter que les plus anciens Docteurs ont tousjours d'un niesme accord et d'une mesme bouche ainsi enseigné : tellement que c'est une impudence aussi détestable que ridicule, en ce que les hérétiques modernes font bouclier d'Irenée et TertuUien : veu que tous les deux confessent que Jésus Christ, qui est finalement apparu visible, estoit auparavant Fils invisible de Dieu.
8. Or combien que Servet ait amassé beaucoup d'horribles blasphèmes, lesquels possible
aucuns de ses disciples n'advoueroyent point : toutesfois quiconque ne recognoit point Jésus Christ Fils de Dieu sinon en chair, si on le presse il descouvrira son impieté : assavoir, que Jésus Christ ne luy est Fils de Dieu pour autre raison, que d'autant (ju'il a esté conceu du sainct Esprit ; connue les Manichéens ont jadis babillé, que l'ame d'Adam estoit un surgeon de l'essence de Dieu, parci' qu'il est escrit, que Dieu luy a inspiré ame vivante (Gen. 2, 7). Car ces brouillons s'attachent tellement au nom de Fils, qu'ils ne laissent nulle dillerence entre les deux natures : mais gergonnent confusément que Jésus Christ en son humanité est Fils de Dieu, pource que selon icelle il est engendré de Dieu (Prov. 8, 24). Et ainsi la génération éternelle dont il est parlé ailleurs sera abolie: et quand on parlera du Médiateur, la nature divine ne viendra point en conte, ou bien on supposera un fantosme au lieu de Jésus Christ homme. De réfuter icy tant de lourdes et énormes illusions, dont Servet s'est enyvré avec plusieurs autres, il seroit utile, afin d'advertir les lecteurs par tel exemple de se contenir eu sobriété et modestie: mais il me semble estre superflu, pource que je m'en suis acquité en un livre à part. Le sommaire revient là, que le Fils de Dieu a esté du commencement une idée ou figure, et que dés lors il a esté prédestiné à estre homme, lequel aussi devoit estre l'image essentielle de Dieu. Au lieu de la Parolle qui a tousjours esté vray Dieu selon sainct Jean, ce 'misérable ne recognoit qu'une splendeur visible. Et voyla comme il interprète la génération de Jésus Christ: c'est qu'il y a eu une volonté engendrée en Dieu d'avoir un Fils, laquelle est venue en effect quand il a esté formé. Cependant il mesle et confond l'Esprit avec la Parolle. Car il dit que Dieu a dispensé la Parolle invisible et l'Esprit sur la chair et l'ame. Bref, il met au lieu de génération telles figures que bon luy a semblé d'imaginer. Et là dessus il conclud qu'il y a eu un Fils en ombrage, lequel a esté engendré par la Parolle : à laquelle il attribue l'office de semence. Or qui espluchera de près ses fantasies, il s'ensuyvTa que les pourceaux et les chiens sont aussi bien fils de Dieu: d'autant qu'ils sont créez de la semence originelle de sa Parolle. Et combien que ce brouillon compose Jésus Christ de trois elemens non créez, pour dire qu'il est engendré de l'essence de Dieu, toutesfois il le constitue tellement premier nay entre les créatures, qu'il y a une mesme divinité essentielle aux pierres selon leur degré. Or afin qu'il ne semble qu'il veuille despouiller Jésus Christ de sa divinité, il dit que sa chair est de la propre essence de Dieu, et que la Parolle a esté faite chair, d'autant que la chair a esté convertie en l'essence de Dieu. Ainsi, ne pouvant comprendre Jésus Christ estre Fils de Dieu, sinon que sa chair