LIVRE II
puis de nostre mesehante vie, nous sommes tous en la haine deDieu, conlpablesde son jugement, et nais en damnation : mais pource que Dieu ne veut point perdre en nous ce qui est sien, il y trouve encore par sa bénignité quelque chose à aimer : car ja soit que nous soyons i)eeheurs par nostre faute neantmoins nous demom^ons tousjours ses créatures : combien que nous ayons acquis la mort, toutesfois il nous avoit créez à la vie. Par ainsi il est esmeu par la pure et gratuite dilection qu'il nous porte, à nous recevoir en grâce. Or s'il y a un différent perpétuel, et qui ne se peut appointer entre la justice et l'iniquité : cependant que nous dcmourons pécheurs, il ne nous peut point recevoir du tout. Pourtant afm qu'en abolissant toute inimitié, il nous reconcilie entièrement à soy : en mettant au devant la satisfaction qui a esté faite en la mort de Jésus Christ, il abolist tout le mal qui est en nous, afin que nous apparoissions justes devant sa face, au lieu qu'auparavant nous estions impurs et souillez. 11 est donc bien vray que Dieu le Père prévient par sa dilection la reconciliation qu'il fait avec nous en Jésus Christ : ou plustost en tant qu'il nous a aymé auparavant, il nous reconcilie après k soy (1 Jean 4, 19). Mais d'autant que jusques à ce que Jésus Christ nous subvient par sa mort, l'iniquité demeure en nous, laquelle mérite l'indignation de Dieu, et est maudite et damnée devant luy : nous n'avons point pleine et ferme conjonction avec luy, sinon quand Jésus Christ nous y conjoinct. Et de fait, si nous voulons avoir asseurance que Dieu nous ayme et nous est propice, il nous convient jetter les yeux sur Jésus Christ, et nous arrester en luy : comme de vray c'est par luy seul que nous obtenons que nos péchez ne nous soyent point imputez, desquels l'imputation emporte l'ire de Dieu.
4. Pour ceste cause sainct Paul dit, que la dilection de laquelle Dieu nous a aimé devant la création du monde, a tousjours esté fondée en Christ (Ephes. 1, 4). Ceste doctrine est claire et conforme à l'Escriture, et est propre pour accorder ces passages, où il est dit que Dieu nous a monstre sa dilection en ce qu'il a exposé son Fils unique h la mort : et neantmoins qu'il nous estoit ennemy, devant que Jésus Christ en mourant eust fait l'appointement (Jean 3, 16 ; Rom. 5, 10). Toutesfois encore afm que ceux qui désirent tousjours l'approbation de l'Eglise ancienne, en soyent encore plus certains, j'allegueray un passage de sainct Augustin, auquel il déduit tresbien cela : La dilection de Dieu, ditil, est incompréhensible et immuable : car il n'a point commencé à nous aymer depuis que nous sommes reconciliez avec luy par la mort de son Fils : mais devant la création du monde il nous a aimé, afm que nous fussions ses enfans avec son Fils unique, devant que nous fussions du
tout rien. ^^ Touchant ce que nous avons esté reconciliez par le sang de Clirist, il ne le nous faut pas prendre comme si Jésus Christ avoit faitl'ap- ]jointement entre Dieu et nous, afm que Dieu commençast à nous aimer, comme s'il nous eust hay auparavant : mais nous avons esté reconciliez a celuy qui nous aimoit desja, lequel toutesfois avoit inimitié avec nous, à cause de noz iniquitez. Que fApostre soit tesmoin si je dy vérité, ou non : Dieu, dit-il, approuve sa dilection envers nous, en ce que Jésus Christ est mort pour nous, du temps que nous estions encore pécheurs; il nous portoit amour desja du temps que nous avions inimitié avec luy en mal vi- Vc' nt (Rom. 5, 8). Pourtant d'une façon admirable et divine il nous aimoit et hayssoit tout ensemble. Il nous hayssoit, d'autant que nous n'estions point tels qu'il nous avoit fait : mais •fautant que l'iniquité n'avoit pas du tout destruit son œuvre en nous, il hayssoit en chacun de nous ce que nous avions fait, et aimoit ce qu'il avoit fait. Voila les paroUes de sainct Augustin.
5. Maintenant si on demande comment Jésus Christ, ayant aboly les péchez, a osté le divorce qui estoit entre Dieu et nous : et nous acquérant justice, nous fa rendu amy et favorable: on peut respondre en gênerai, qu'il a fait et accomply cela par tout le cours de son obéissance : ce qui se prouve par le tesmoignage de sainct Paul, Comme par la transgression d'un homme plusieurs ont esté rendus pécheurs : aussi par l'obéissance du second, plusieurs ont esté rendus justes (Rom. 5, 19). Et de fait, en un autre lieu il estend à toute la vie de Jésus Christ la grâce d'absolution, qui nous exempte de la malédiction de la Loy: Quand le temps de plénitude est venu, dit-il. Dieu a envoyé son Fils fait de femme, assujetty à la Loy, afin de racheter ceux qui estoyent sous la Loy (Gai. 4, 4). Parquoy luy aussi en son Baptesme a prononcé, ({ue par tel acte il accomplissoit une partie de justice, pource qu'il faisoit ce qui luy avoit esté commandé du Père (Matth. 3, 13): bref, depuis qu"il a vestu la forme d'un serf, il a commencé à payer le pris de nostre délivrance, afm de nous racheter. Toutesfois l'Escriture, pour mieux déterminer du moyen de nostre salut, spécifie notamment que nostre salut gist en la mort de Jesus-Christ : et luy prononce qu'il donne son ame en rédemption pour plusieurs. Et selon le tesmoignage de sainct Paul, il est mort pour noz péchez. Dont Jean Baptiste preschoit, qu'il est venu pour oster les péchez du monde, d'autant qu'il est f Agneau de Dieu (Matth. 20, 28; Rom. 4, 25: Jean 1, 29). Sainct Paul en un autre passage, dit que nous sommes gratuitement justifiez par la rédemption qui est en Christ: pource qu'il nous a esté donné pour reconciliateur en son sang. Item, que nous sommes jus-