LIVRE III
plus qu'enseignez par domonstrance ou argument humain. Ce que signifient aussi les paroUes de sainct Paul : c'est qu'habitans en ce corps nous sommes comme en pèlerinage loin de Dieu: pource que nous cheminons par foy et non par regard (2 Cor. 5, 6. 7). En quoy il demonstre que les choses que nous entendons par foy, nous sont absentes, et cachées à nostre veue. Dont nous concluons que l'intelligence de la foy consiste plus en certitude (ju'en appréhension.
15. Nous adjoustons que ceste cognoissance est certaine et ferme, afin d'exprimer combien la constance en est solide. Car comme la foy ne se contente point d'mie opinion douteuse et volage, aussi ne fait-elle d'une cogitation obscure et perplexe : mais requiert une certitude pleine et arrestée, telle qu'on a coustume d'avoir des choses bien esprouvées et entendues. Car l'incrédulité est si haut enracinée et si fort attachée aux coeurs des hommes, et nous y sommes si fort enclins, qu'après que chacun a confessé que Dieu est fidèle, nul n'en peut estre bien persuadé sans grand combat et dilficile. Principalement quand les tentations nous pressent, les doutes et esbranlemens descouvrent le vice qui estoit caché. Ainsi non sans cause le sainct Esprit, pour magnifier l'authorité de la parolle de Dieu, luy attribue des titres d'excellence : c'est pour remédier à la maladie dont je parle. Et afin que nous adjoustions pleine foy à Dieu en ses promesses, voila pourquoy David prononce, que les paroUes de Dieu sont parolles pures, argent bien refondu par sept fois en vaisseau exquis. Item, La parolle de Dieu est bien espurée, et bouclier à ceux qui s'y fient (Ps. 12, 7; 18, 31). Salomon confermant le mesme propos (juasi par mesmes parolles, dit, La parolle de Dieu est comme argent bien recuit (Prov. 30, 5). Mais pource que le Pseaume cent dixneufieme est presque tout de cest argument, il seroit superflu d'en reciter davantage. Au reste, toutes fois et quantes que Dieu prise ainsi sa parolle, il redargue obliquement nostre incrédulité : pource (ju'il ne tend à autre fm qu'à oster et arracher de nos cœurs toutes deffianees, doutes et disputes perverses. Il y en a plusieurs qm conçoivent tellement la miséricorde de Dieu, qu'ils en reçoivent bien peu de consolation. Car cependant ils sont cstreints en angoisse misérable, d'autant ([u'ils doutent s'il leur sera miséricordieux : pource (|u'ils limitent trop estroitement sa clémence, laipielle ils pensent bien cognoistre. Voicy comment ils la considèrent : c'est qu'ils la reputent bien estre grande et large, espandue sur plusieurs, appareillée à tous : mais d'autrepart ils doutent si elle parviendra jusques à eux, ou plustost s'ils pourront parvenir à elle. Ceste cogitation, d'autant qu'elle demeure au milieu du
chemin, n'est que demie : parquoy elle ne conferme point tant l'esprit en tranquillité et asseurance, qu'elle l'inquiète de doute et solicitude. Il y a bien un autre sentiment en la certitude, laquelle est tousjours en l'Escriture conjointe avec la foy, assavoir pour mettre hors de doute la bonté de Dieu comme elle nous est proposée. Or cela ne se peut faire que nous n'en sentions vrayement la douceur, et l'expérimentions en nous-niesmes. A ceste cause l'Apostre déduit de la foy confiance, et de confiance hardiesse : en disant que par Christ nous avons hardiesse et entrée en confiance, qui est par la foy en Jésus (Christ (Ephes. 3, 12). Par lesquelles parolles il dénote qu'il n'y a point de droite foy en l'homme, sinon (piand il ose franchement d'un cœur asseuré se présenter devant Dieu: laquelle hardiesse ne peut estre sinon qu'il y ait certaine fiance de la benevolence de Dieu. Ce qui est tellement vray, que le nom de Foy est souvent pris pour Confiance.
16. Icy gist le principal point de la foy: que nous ne pensions point les promesses de miséricorde, qui nous sont offertes du Seigneur, estre seulement vrayes hors de nous, et non pas en nous : mais plustost qu'en les recevant en nostre cœur, nous les lacions nostn^s. D'une telle réception procède la confiance que sainct Paul appelle en autre lieu, Paix (Rom. 5, 1) : sinon que queleun aimast mieux déduire icelle paix de confiance, comme une chose conséquente. Or ceste paix est une seureté, laquelle donne repos et liesse à la conscience devant le jugement de Dieu : laquelle conscience sans icelle nécessairement est troublée merveilleusement, et à peu près deschirée, si ce n'est qu'en oubliant Dieu et soy-mesme, elle s'endorme pour un peu de temps. Je parle bien en disant : Pour un peu de temps : car elle ne jouist point longuement de ceste misérable oubliance, qu'incontinent elle ne soit poincte et picquée au vif du jugement de Dieu, dont la mémoire d'heure en heure vient au devant. En somme, il n'y a nul vrayement fidèle, sinon celuy qui estant asseuré de certaine persuasion que Dieu luy est Père .propice et bien veuillant, attend toutes choses de sa bénignité : sinon celuy qui estant appuyé sur les promesses de la bonne volonté de Dieu, conçoit une attente indubitable de son salut : comme l'Apostre demonstre par ces parolles, Si nous tenons jusqu'à la fin la fiance et le gloriflement de nostre espérance (Hebr. 3, 14). Car en disant cela, il tesmoigne que nul n'espère droitement en Dieu, sinon qu'il s'ose hardiment glorifier d'estre héritier du royaume celeste. Il n'y a, dy-je derechef, nul fidèle, sinon celuy (pii estant appuyé sur l'asseurance de son salut, ose insulter sans doute au diable et à la mort : comme l'Apostre enseigne en la conclusion qu'il en fait aux Romains : Je suis as-