‹ Institution de la religion chrétienneChapitre 259 sur 703 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

nostre fermeté : mais seulement il oste toute arrogance et confiance téméraire de nostre propre vertu, afin que nous qui sommes Gentils, n'insultions aux Juifs, en la place desquels nous avons esté substituez. Combien qu'il ne parle pas là seulement aux fidèles, mais il s'adresse aussi bien aux hypocrites qui se glorifioyent en l'apparence extérieure. Car il n'admonneste point un chacun en particulier, mais ayant fait comparaison entre les Juifs et les Gentils, et ayant monstre que la rejection des Juifs estoit une juste punition de leur infidélité et ingratitude, il exhorte semblablement les Gentils de ne se point enorgueillir, n'eslever, de peur de perdre la grâce d'adoption laquelle ils avoyent nouvellement receue. Or tout ainsi qu'après la rejection générale des Juifs il en restoit neantmoins quelques uns d'entre eux, lesquels n'estoyent point decheuz de l'alliance de Dieu, ainsi il y en pouvoit avoir aucuns des Gentils, lesquels estans desnuez de vraye foy, se fussent enflez d'une vaine outrecuidance de la chair : et ainsi eussent abusé de la bonté de Dieu en leur ruine. Toutesfois encores que le dire , de sainct Paul soit pris comme s'il s'adressoit aux fidèles, il n'y a nul inconvénient quant à nostre propos. Car c'est autre chose de reprouver la témérité de laquelle les saincts sont quelque fois solicitez selon la chair, afin de leur munstrer qu'ils ne sedoyvent égayer en une folle présomption : et autre chose d'estonner la conscience, tellement qu'elle ne se repose point du tout et avec une pleine seureté, en la miséricorde de Dieu.

23. Pareillement quand il enseigne que nous travaillons pour nostre salut avec crainte et tremblement (Phil. 2, 12), il ne demande autre chose, sinon que nous accoustumions de nous arrester à la vertu du Seigneur, en grande déjection de nous mesme. Or est-il ainsi, que rien ne nous peut tant esmouvoir à reposer la certitude et fiance de nostre foy en Dieu, que la défiance de nous-mesmes, et la destresse que nous avons après avoir recogneu nostre calamité. Et en ce sens il faut prendre ce qui est dit par le Prophète, J'entreray en ton Temple en la multitude de ta bonté, et y adoreray en crainte (Ps. 5, 8) : où il conjoint fort proprement la hardiesse de foy, qui s'appuye sur la miséricorde de Dieu, avec la crainte et saincte tremeur, de laquelle il est nécessaire que nous soyons touchez, quand en comparoissant devant la majesté de Dieu, par la clarté d'icelle nous entendons quelles sont nos ordures. Pourtant Salomon dit bien vray, que bien-heureux est l'homme qui assiduellement fait craindre son cœur (Prov. 28, 14) : d'autant que par endurcissement on tombe en ruine. Mais il entend une crainte laquelle nous rende plus soigneux et prudens : non pas qui nous afflige jusques à desespoir;

as.savoir quand nostre courage estant en soy confus, se reconforte en Dieu : estant abbatu en soy, se redresse en iceluy : se défiant de soy, consiste en l'espérance qu'il a en luy. Pourtant il n'y a nul empeschement que les fidèles ne sentent crainte et tremblement, et ensemble jouissent de consolation (jui les asseure : entant que d'une part ils considèrent leur vanité, de l'autre ils regardent la vérité de Dieu. Quelcun demandera comment frayeur et foy peuvent habiter en une mesme ame : Je respon. Tout ainsi qu'à l'opposite, solicitude et nonchalance se trouveront souvent conjointes. Car combien que les meschans se munissent tant qu'ils peuvent de stupidité, pour n'estre solicitez d'aucune crainte de Dieu, toutesfois le jugement de Dieu les persécute, en sorte (ju'ils ne peuvent venir à ce qu'ils cherchent. Il n'y a donc nul inconvénient, que Dieu instruise les siens à humilité, les poignant de beaucoup de craintes, à ce qu'en bataillant vertueusement ils soyent toutesfois retenus en modestie, comme d'une bride. Il appert aussi par le fil du texte, que telle a esté l'intention de l'Apostre : quand il assigne la cause de telle crainte et tremblement, c'est que Dieu nous donne de sa pure grâce et le vouloir et le parfaire. Et à ce sens se rapporte le dire du Prophète, que les enfans d'Israël craindront à cause de Dieu et de sa bonté (Osée 3, 5). Car non seulement la pieté engendre révérence de Dieu, mais la douceur de sa grâce, quelque souefve qu'elle soit, apprend les hommes de s'esmerveiller avec crainte, à ce qu'ils dépendent du tout de Dieu, s'abaissans sous .sa puissance.

24. Toutesfois par cela je n'enten point d'approuver la folle imagination qu'ont aujourdhuy aucuns demi Papistes. Car pource qu'ils ne peuvent pas maintenir cest erreur tant lourd qu'on a tenu par cy devant aux escoles de théologie, assavoir que la foy est seulement une opinion douteuse : ils usent d'un autre subterfuge, mettant en avant une fiance meslée avec incrédulité. Cependant que nous regardons en Christ, ils confessent bien que là nous trouvons pleine matière d'espérance : mais pource que nous sommes tousjours indignes des biens qui nous sont ollerts en Jésus Christ, ils veulent qu'au regard de nostre indignité nous chancellions et soyons en branle. En somme, ils mettent tellement la conscience entre espérance et crainte, que maintenant elle encline à l'un, maintenant à l'autre. Davantage, ils conjoignent tellement la crainte en l'espérance, que la première esteigne la seconde, quand elle est en son règne : et que la seconde face le semblable à son tour. Voila comme Satan, quand il voit que par mensonge clair et ouvert il ne peut plus destruire la certitude de la foy, s'efforce en cachette et comme par

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