LIVRE III
son, chercher le secret du mariage qu'il a avec nous. En ce taisant nous n'oublierons point l'un pour l'autre : inais avec crainte et révérence nous dirons que nous sommes quelque chose; voire bien au cœur de Dieu : que nous sommes quelque chose, non point par nostre dignité, mais entant qu'il nous en estime dignes par sa grâce.
26. Or la crainte de Dieu, laquelle est attribuée aux fidèles en toute l'Escriture, et laquelle est maintenant appelée Commencement de sagesse, maintenant La sagesse mesme (Prov. 1, 7: Ps. 111, 10; Prov. 9. 10; Job 28, 28): combien qu'elle soit une, toutesfois elle procède de double alTection. Car Dieu a en soy la révérence tant d'un père que de maistre. Pourtant (juiconque le voudra droitement honnorer, s'estudiera de se rendre envers luy fils oijeissant, et serviteur pronqit à faire son devoir. L'obéissance qui luy est rendue comme à nostre père, il l'appelle par son Prophète. Honneur. Le service qui luy est t'ait connne a nostre maistre, il l'appelle Crainte. Le fils, dit-il, honnore son père, et le serviteur son maistre. Si je suis vostre Père, où est l'honneur que vous me devez? Si je suis vostre maistre, où est la crainte (Mal. 1, 6)? Toutesfois, combien qu'il les distingue, il les confond au commencement, comjirenant l'un et l'autre sous le mot d'Honnorer. Parquoy que la crainte de Dieu nous soit une révérence meslée de tel honneur et crainte. Et n'est point de merveille si un mesme cœur reçoit ensemble ces deux affections. Il est bien vray que celuy qui repute quel père nous est Dieu, il a suffisante raison, voire encore qu'il n'y eust nul enfer, d'avoir plus grand horreur de l'olTenser que de mourrir : mais aussi d'autrepart, selon que nostre chair est encline à se lascher la bride a mal faire, il est nécessaire pour la restreindre d'avoir ceste cogitation en l'esprit, que le Seigneur, sous la puissance duquel nous sonmies, a toute iniquité en abomination ; duquel ceux qui auront provoqué l'ire en vivant meschamment, n'éviteront point la vengeance.
27. Ce que sainct Jean dit, que la crainte n'est point avec la charité, mais que charité parfaite jette hors la crainte (1 Jean 4, 18) : ne répugne rien a cela ; veu qu'il parle du tremblement d'incrédulité, duquel est bien loin ceste crainte des fidèles. Car les iniques ne craignent point Dieu, pource qu'ils ayent crainte d'encourir son offense, s'ils le pouvoyent faire sans punition ; mais pource qu'ils savent qu'il est puissant à se venger, ils ont horreur toutes fois et quantes qu'on leur parle de son ire. Et mesmes ils craignent son ire, d'autant qu'ils la pensent estre prochaine, et que d'heure en heure ils attendent qu'elle les vienne accabler. Au contraire les fidèles, comme dit a esté premièrement, craignent plus son olïense que la punition : et ne sont pas
estonnez de crainte d'estre punis, connne si l'enfer leur estoit desja présent pour les engloutir : mais par icellc ils sont retirez, afin de n'encourir point au danger. Pourtant l'Apostre en parlant aux fidèles, Ne vous trompez point, dit-il : pour ces choses l'ire de Dieu a accoustumé de venir sur les enfans rebelles (Ephes. o, 6; Col. 3, 6). Il ne les menace point que l'ire de Dieu descendra sur eux ; mais il les exhorte de penser que l'ire de Dieu est appareillée aux meschans, à cause des péchez (|u'il avoit paravant recitez, afin qu'ils n'attendent point de les poursuyvre, pour venir en une mesme perdition. (Combien qu'il n'advienne pas souvent que les reprouvez soyent bien es veillez et piquez par sinq^le menace : mais au contraire estans hebetez eu nonchallance, combien que Dieu foudroyé du ciel, moyennant que ce ne soit que de parolles, ils s'endurcissent à rébellion : mais quand ils sentent les coups de sa main, lors ils sont liien contrains de craindre, veuillent-ils ou non. Telle crainte est communément nommée Servile. pour la discerner d'une sujettion franche et volontaire, comme elle doit estre aux enfans envers leurs pères. Aucuns entrelacent plus subtilement une troisième espèce, d'autant que la crainte servile et forcée nous prépare à craindre Dieu deuement, et ainsi nous donne quelque alïection moyenne pour passer plus outre.
28. Outre plus, sous la bien-vueillance de Dieu, la(!uelle nous disons que la foy regarde, il faut entendre que nous obtenons la possession de salut et vie éternelle. Car si rien ne nous peut faillir quand nous avons Dieu propice, il nous doit bien suffire pour certitude de salut, que Dieu nous rende certains de sa dilection envers nous. Qu'il demonstre sa face (dit le Prophète) et nous serons a sauveté (Ps. 80, 4). Pourtant l'Escriture met la somme de nostre salut en ce poinct : que le Seigneur ayant aboly toutes inimitiez, nous a receuz en sa grâce (Ephes. 2, 14). En quoy elle signifie que Dieu estant reconcilié à nous, il ne nous reste nul danger que toutes choses ne nous tournent à bien. Parquoy la foy en appréhendant la dilection de Dieu, comprend enicelle les promesses de vie présente et future, et ferme asseurance de tous biens ; voire telle (lu'on la peut avoir par la paroUe de l'Evangile. Car la foy ne se promet point certainement ou longues années, ou grans honneurs, ou abondance de richesses en la vie présente, d'autant que le Seigneur n'a pas voulu que nulle de ces choses nous fust arrestée : mais elle est contente de ceste certitude, que combien que plusieurs aydes de ceste vie nous défaillent. Dieu ne nous defaudra jamais. La principale asseurance d'icelle repose en l'attente de la vie future, laquelle nous a esté mise par la parolle de Dieu hors de toute incertitude. Toutesfois quelques calamitez et misères qui puissent advenir