LIVRE III
entlambé à l'aymer? Car une telle abondance de douceur, comme est celle que Dieu a cachée à ceux qui le craignent, ne se peut vrayement entendre, qu'elle n'esmeuve le cœur. Davantage, elle ne le peut esniouvoir, (jumelle ne l'attire et esleve à soy. Pourtant, ce n'est point de merveilles si ceste alïection n'entre jamais en un cœur pervers et oblique, veu qu'elle nous ouvre les yeux pour nous donner accez à tous les thresors de Dieu, et les saincts secrets de son royaume, lesquels ne se doyvent point polluer par l'entrée d'un cœur inunonde. Or ce (jue les Sorboniques enseignent, que la charité précède la foy et l'espérance, n'est que pure resverie : veu qu'il n'y a que la seule foy laquelle premièrement engendre charité en nous. Sainct Bernard parle bien mieux : * Je croy, dit-il, que le tesmoignage de la conscience, lequel sainct Paul nomme La gloire des fidèles (2 Cor. 1, 12), consiste en trois poincts. Car en premier lieu et devant toutes choses, il est requis de croire que tu ne peux avoir remission des péchez, sinon (le la pure gratuité de Dieu : secondement, que lu ne peux avoir nulle bonne œuvre, si luymesme ne la te donne : tiercement, que tu ne peux mériter par œuvres la vie éternelle, si elle ne t'est aussi bien donnée gratuitement. Tantost après il adjouste. Ces choses ne suffiroyent pas, sinon pom* faire le commencement : pource qu'en croyant que les péchez ne nous peuvent estre remis que de Dieu, il nous faut quant et quant estre résolus qu'il nous les a remis, jusques à tant (pie nous soyons persuadez par le tesmoignage du sainct Esprit, que nostre salut est bien asseuré. D'autant que Dieu nous pardonne noz péchez, luy-mesme nous donne les mérites, et nous re(ionne le loyer, nous ne pourrions pas nous arrester fermement à ceste introduction qu'il avoit mise. Toutesfois ce poinct et les autres semblables se traiteront ailleurs : maintenant qu'il nous suffise d'entendre que c'est de foy.
42. Or par tout où sera ceste vive foy, il ne se peut faire qu'elle n'emporte tousjours avec soy l'espérance de salut éternel : ou plustost qu'elle ne l'engendre et produise. Car si ceste espérance n'est en nous, quelque beau babil de paroUes fardées que nous ayons de la foy, il est certain que nous n'en tenons rien. Car si la foy, comme dit a esté, est une certaine persuasion de la vérité de Dieu, qu'icelle vérité ne peut mentir, tromper ne frustrer : quiconques a conceu ferme certitude, il attend pareillement que le Seigneur accomplira ses promesses, lesquelles il tient pour véritables : tellement qu'en somme. Espérance n'est autre chose qu'une attente des biens que la foy a creu estre véritablement promis de Dieu. Ainsi la foy croit que Dieu est véritable : espérance attend qu'il révélera en temps sa vérité. La foy croit qu'il est
nostre Père : espérance attend qu'il se portera tousjours tel envers nous. La foy croit que la vie éternelle nous est donnée : espérance attend que nous l'obtiendrons une fois. La foy est le fondement sur lequel espérance repose : espérance nouirist et maintient la foy. Car comme nul ne peut rien attendre de Dieu, sinon celuy qui a ])remierement creu à ses promesses : aussi derechef il faut que l'imbécillité de nostre foy soit entretenue, en attendant et espérant patiemment afin de ne point défaillir. Parquoy sainct Paul parle tresbien, quand il constitue nostre salut en espérance (Rom. 8, 24), laquelle en attendant Dieu avec silence, retient la foy, à ce qu'elle ne trebusche par se trop haster : elle la conferme à ce qu'elle ne vacille point es promesses de Dieu, ou en ait quelque doute : elle la recrée et reconforte, à ce qu'elle ne se lasse point : elle la conduit jusques à son dernier but, a ce qu'elle ne détaille point au milieu du chemin, ou mesmes en la première journée : finalement en la renouvelant et restaurant de jour en jour elle luy donne vigueur assiduelle pour jierseverer. Encore verrons-nous plus clairement en combien de sortes il est mestier que la foy soit confermée par espérance, si nous considérons de combien d'espèces de tentations sont assaillis ceux qui ont une fois receu la paroUe de Dieu. Premièrement le Seigneur en différant ses promesses, souventesfois nous tient en suspens plus que nous ne voudrions. En cest endroit c'est l'office de la foy de faire ce que dit le Prophète : assavoir si les promesses de Dieu sont tardives, que nous ne laissions point de les attendre (Hab. 2, 3). Aucunesfois aussi non seulement Dieu nous laisse languir, mais donne apparence d'estre courroucé contre nous : à quoy il faut que la foy nous suljvienne, afin que suyvans la sentence de l'autre Prophète, nous puissions attendre le Seigneur, combien qu'il ait caché sa face de nous (Is. 8, 17). Il se dresse aussi des moqueurs, comme dit sainct Pierre, qui demandent où sont les promesses, et où est la venue de Jésus Christ (2 Pierre 3,4): veu que depuis la création du monde, toutes choses vont en un mesme train. Voire mesme la chair et le monde nous suggèrent cela en l'entendement. Icy il faut que la foy estant soustenue et appuyée sur l'espérance, soit fichée et s'arreste du tout à contempler l'éternité du royaume de Dieu, afin de reputer mille ans comme un jour (Ps. 90, 4 ; 2 Pierre 3, 8).
43. Pour ceste affinité et similitude, l'Escriture aucunesfois confond l'un avec l'autre de ces deux vocables, Foy et Espérance : comme quand sainct Pierre dit que la vertu de Dieu nous conserve par foy jusques à la révélation de salut : ce qui estoit plus convenable à l'espérance qu'à foy. Neantmoins cela ne se fait point sans raison, veu que nous avons monstre Espe-