LIVRE III
qu'il nous est mesticr de batailler à rencontre. De là s'ensuit qu'il nous faut veiller diligemment, pour nous garder d'estre surpris des trahisons et embusehes de nostre chair : et qu'il ne nous faut point reposer comme si nous n'estions point en danger, sinon que nous pensions avoir plus d'avancement en saincteté de vie que sainct Paul, lequel estoit molesté des aiguillons de Satan (2 Cor. 12, 7), afin qu'avec infirmité il fust parfait en vertu : et qui ne parloit par feintise, en descrivant ce combat de la chair et de l'esprit qu'il sentoit en sa personne (Rom. 7, 7 s.).
15. Touchant ce que l'Apostre, en dedairant que c'est que pénitence, raconte sept choses lesquelles la produisent en nous (2 Cor. 7, 11), ou l)ien procèdent d'icelle comme fruicts et etïects, ou bien sont comme membres et parties d'icelle, il ne le fait pas sans bonne raison. Ôr ces choses sont solicitude, excuse, indignation, crainte, désir, zèle, vengeance. Je n'ose pas définir si ce sont les causes de pénitence, ou ses effects, pource que l'un et l'autre a quelque apparence. On les peut aussi nommer Atïections conjointes avec pénitence : mais pource qu'en laissant ces questions nous pouvons avoir le sens de sainct Paul, il me suffira simplement d'exposer ce qu'il veut dire. Il dit donc que la tristesse qui est selon Dieu, engendre en nous solicitude : car celuy qui est à bon escient touché de desplaisir d'avoir offensé Dieu, est semblablement incité et picpié a penser et regarder soigneusement comment il se pourra depestrer des liens du diable : d'aviser aussi pour l'advenir de n'estre point surprins de ses embusehes. Davantage, d'avoir soin de s'entretenir sous la conduite du sainct Esprit, afin île n'estre point surprins par nonchalance. Secondement il met l'excuse par laquelle il ne signifie point une défense, de laquelle le pécheur use pour eschapper du jugement de Dieu, en niant d'avoir failly, ou faisant sa faute legiere : mais plustost une espèce d'excuse, laquelle gist plus à demander pardon qu'à alléguer son bon droit. Comme un enfant ([ui ne sera point incorrigible, en recognoissant ses fautes et les confessant devant son père, se remet neantmoins à sa merci : et pour l'obtenir il proteste tant qu'il peut de n'avoir jamais mesprisé son père, et de ne l'avoir point oiïensé par un meschant cœur : bref, il s'excuse tellement qu'il ne tend point à se faire juste et innocent, mais seulement à obtenir pardon. S'ensuit puis après l'indignation : c'est quand le pécheur se courrouce contre soy-mesme en son cœur, s'accuse et se despite contre soy, en reputant sa perversité et ingratitude envers Dieu. Le mot de Crainte emporte la frayeur de laiiuelle noz cœurs sont touchez et surprins toutes fois et quantes que nous pensons queUe est la rigueur de Dieu contre les
pécheurs, et d'autre part ce que nous avons mérité. Car il ne se peut faire que nous ne soyons agitez d'une merveilleuse vexation en pensant à cela, laquelle nous instruit à humifité, et nous rend plus advisez pour le temps advenir. Par ce moyen la solicitude dont il avoit parlé, se produiroit de ceste crainte. Il me semble advis qu'il a usé du mot de Désir, pour une alTection ardente de faire nostre devoir envers Dieu, à laquelle nous doit principalement induire la cognoissance de nos fautes. Le Zèle qu'il adjouste consequemment, tend à une mesme fin : car il signifie l'ardeur dont nous sommes esmeus, estans piquez de ces pensées comme d'esperons : Qu'ay-je fait? Où estoye-je tombé, si la miséricorde de Dieu ne m'eust secouru? Il met pour le dernier la Vengeance : car d'autant que nous sommes plus aspres et sévères à nous accuser, d'autant devons-nous espérer que Dieu nous sera miséricordieux. Et de fait, il ne se peut faire qu'une ame fidèle estant touchée de l'horreur du jugement de Dieu, ne procure à se punir soy-mesme : car les fidèles savent bien quelle peine c'est de la confusion, estonnement, honte, douleur et desplaisir qu'ils sentent, en recognoissant leurs fautes devant Dieu. Toutesfois qu'il nous souvienne (pi'il est besoin de tenir mesure, à ce que la tristesse ne nous engloutisse, pource que les consciences craintives sont par trop enclines à trebuscher en desespoir. Et Satan use communément de cest artifice, de plonger tant profond qu'il peut en ce goufïre de tristesse, tous ceux qu'il voit abbattus de la crainte de Dieu, teUement qu'ils ne se puissent jamais relever. La crainte laquelle finit en humilité, et ne nous destourne point de l'espérance d'obtenir pardon, ne peut estre excessive : mais selon l'admonition de l'Apostre, que le pécheur soit sur ses gardes, de peur qu'en se solicitant à se desplaire et hair, il ne soit accablé de trop grand espouvantcment pour défaillir du tout. Car cela tend à nous esloigner de Dieu et le fuir : et par ainsi est bien répugnant à pénitence par laquelle Dieu nous convie à soy. Et a ce propos sainct Bernard donne un advertissement bien utile : c'est que la douleur pour les péchez est neces- .saire, moyennant qu'elle ne soit point continuelle. Et ainsi, qu'il est besoin de nous divertir de la mémoire de nos voyes, laquelle nous tient serrez en angoisse et ennuy : et nous pourmener en la mémoire des bénéfices de Dieu, comme en une befie plaine. Meslons, dit-il, le miel avec l'absynthe, afin que l'amertume nous profite à santé, quand nous la beu\Tons confite en douceur. Et si vous sentez de vousmesmes en humilité, sentez de Dieu selon sa bonté. ^
16. Maintenant il se peut entendre quels sont les fruits de pénitence : assavoir, les œuvres