LIVRE III
faut songneusement garder que nous ne nous contaminions aucunement, veu que nous sommes ses membres (1 Cor. G, 13; Jean lo, 3; Ephes. 5, 23). Puis que luy qui est nostre clief, est monté au ciel, il nous convient de nous démettre de toute alïection terrienne, pour aspirer de tout nostre cœur à la vie céleste (Col. 3, 1. 2). Puis que le sainct Esprit nous consacre pour estre Temples de Dieu, il nous faut mettre peine que la gloire de Dieu soit exaltée en nous, et donner garde de i-ecevoir quelque pollution (1 Cor. 3, 16; 6, 19; 2 Cor. 6, 16). Puis que nostre ame et nostre corps sont destinez à l'immortalité du royaume de Dieu, et à la couronne incorruptible de sa gloire, il nous faut efforcer de conserver tant l'un comme l'autre pur et immaculé jusques au jour du Seigneur (1 Thess. S, 23). Yoila de bons fondemens et propres, pour bien constituer nostre vie: ausquels on n'en trouvera point de semblables en tous les Philosophes. Car ils ne montent jamais plus haut, que d'exposer la dignité naturelle de l'homme, quand il est question de luy monstrer quel est son devoir.
4. Il me feiut ici adresser ma paroile à ceux lesquels n'ayans rien de Christ sinon le tiltre, veulent ncanlmoins estre tenus pour Chrestiens. Mais quelle hardiesse est-ce à eux, de se glorifier de son sacré Nom, veu que nul n'a accointance à luy, sinon celuy qui l'a droitement cognu par la paroUe de l'Evangile? Or sainct Paul nie qu'un homme en ait receu droite cognoissance, sinon qu'il ait apprins de dcspouiller le vieil homme qui se corrompt en désirs desordonnez, iiour estre vestu de Christ (Ephes. 4, 20 — 24). Il appert donc que c'est à fausses enseignes que telle manière de gens prétendent la cognoissance de Christ : et luy font en cela grande injure, quelque beau babil qu'il y ait en la langue. Car ce n'est pas une doctrine de langue que l'Evangile, mais de vie : et ne se doit pas seulement comprendre d'entendement et mémoire, comme les autres disciplines, mais doit posséder entièrement l'ame, et avoir son siège et réceptacle au pi'ofond du cœur : autrement il n'est pas bien receu. Parquoy ou qu'ils s'abstiennent de se vanter avec l'opproljre de Dieu, d'estre ce qu'ils ne sont pas : ou qu'ils se monstrent disciples de Christ. Nous avons bien donné le premier lieu à la doctrine, en matière de Religion, d'autant qu'icelle est le commencement de nostre salut : mais il faut aussi que pour nous estre utile et fructueuse, elle entre du tout au dedans du cœur, et monstre sa vertu en nostre vie : voire mesme qu'elle nous transforme en sa nature. Si les Philosophes ont bonne cause de se courroucer contre ceux lesquels font profession de leur art. qu'ils appellent Maistresse de vie, et cependant la convertissent en un babil sophistique : combien avons nous meil-
leure raison de détester ces babillars, lesquels se contentent d'avoir l'Evangile au liée, le mesprisant en toute leur vie? veu que l'efficace d'iceluy devroit pénétrer au profond du cœur, estre enracinée en l'ame cent mille fois plus que toutes les exhoi'lations philosophiques, lesquelles n'ont pas grande vigueur au prix.
5. Je ne requier pas que les mœurs de l'iiomme Chreslicn ne soyent que pur et parfait Evangile : combien que cela soit à désirer, et se faut efforcer de le faire : toutesfois je ne requier point tant estroitement et avec si grande rigueur une perfection Evangelique, que je ne vueille recognoistre pour Chrestien, sinon celuy qui aura atteint à icelle. Car par ce moyen tous hommes du monde seroyent exclus de l'Eglise : veu qu'on n'en trouvera pas un qui n'en soit encore bien loin, ja soit qu'il ait bien profité, et la pluspart n'est encore gueres avancée : et toutesfois pour cela ne les faut point rejetler. Quoy donc? Certes il nous faut avoir ce but devant noz yeux, auquel toutes noz actions soyent compassées : c'est de tendre à la perfection que Dieu nous commande. Il nous faut, dy-je, efforcer et aspirer de venir là. Car ce n'est pas chose licite que nous partissions avec Dieu, en recevant une partie de ce qui nous est commandé en sa paroile, et laissant l'autre derrière cà nostre fanlasie. Car il nous recommande tousjours en premier lieu, intégrité. Par lequel mot il signifie une pure simplicité de cœur, laquelle soit vuide et nette de toute feintise, et laquelle soit contraire à double cœur, comme s'il estoit dit que le chef de bien vivre est spirituel, quand l'affection intérieure de l'ame s'adonne à Dieu sans feintise, pour cheminer en justice et saincteté. Mais pource que cependant que nous conversons en ceste prison terrienne, nul de nous n'est si fort et bien disposé, qu'il se haste en ceste course d'une telle agilité qu'il doit : et mesme la pluspart est tant foible et débile qu'elle vacile et cloche, tellement qu'elle ne se peut beaucoup avancer : allons un chacun selon son petit pouvoir, et ne laissons point de poursuivre le chemin qu'avons commencé. Nul ne cheminera si povrement, qu'il ne s'avance chacun jour quelque peu pour gagner pays. Ne cessons donc point de tendre là, que nous profitions assiduellement en la voye du Seigneur : et ne perdons point courage pourtant, si nous ne profitons qu'un petit. Car combien que la chose ne responde point à nostre souhait, si n'est-ce pas tout perdu, quand le jourdhuy surmonte celuy d'hier. Seulement regardons d'une pure et droite simplicité nostre but, et nous efforçons de parvenir à nostre fin : ne nous trompans point d'une vaine flaterie, et ne pardonnans à noz vices : mais nous efforçans sans cesse, de faire que nous devenions de jour en jour meillem^s que nous ne sommes, jusques à ce que nous soyons