LIVRE III
ses œuvres, destoiirne facilement son esprit de toute vaine cogitation. C'est le renoncement de nous-mesmes, lequel Christ requiert si soigneusement de tous ses disciples (Matth. 16, 24), pour leur premier apprentissage : duquel quand le cœur de l'homme est une fois occuppé, premièrement orgueil, fierté et ostentation en est exterminé : puis aussi avarice, intempérance, superfluité et toutes délices, avec les autres vices qui s'engendrent de l'amour de nous-mesmes. Au contraire, par tout où il ne règne point, ou l'homme se desborde en toute vilainie sans honte ne vergongne, ou bien, s'il y a quelque apparence de vertu, elle est corrompue par une meschante cupidité de gloire. Car qu'on me monstre un homme lequel exerce bénignité gratuitement envers les hommes, sinon qu'il ait renoncé à soy-mesme, selon ce commandement du Seigneur. Car ceux qui n'ont point eu ceste affection, ont pour le moins cherché louange en suyvant vertu. Mesmes les Philosophes (qui ont le plus combattu pour monstrer que la vertu est à désirer à cause d'elle-mesme) ont esté si fort enflez d'orgueil et fierté, qu'on peut appercevoir qu'ils n'ont pour autre raison appeté la vertu, sinon pour avoir matière de s'enorgueillir. Or tant s'en faut que les ambitieux qui cherchent la gloire mondaine, ou telle manière de gens qui crèvent d'une outrecuidance intérieure puissent plaire k Dieu, qu'il prononce que les premiers ont reccu leur loyer en ce monde : les seconds sont plus loin du royaume de Dieu que les Publicains et les paillardes. Toutesfois nous n'avons pas encore clairement exposé de combien d'empeschemens l'homme est retiré de s'adonner à bien faire, sinon qu'il se soit renoncé soymesme. Cela a esté véritablement dit anciennement, (fu'il y a un monde de vices caché en l'ame de l'homme. Et n'y trouverons autre remède, sinon qu'en renonçant cà nous, et sans avoir esgard à ce qui nous plaist, nous dirigions et adonnions nostre entendement a chercher les choses que Dieu requiert de nous : et seulement les chercher k cause qu'elles luy sont agréables.
3. Sainct Paul en un autre lieu deschiffre plus distinctement toutes les parties de bien reigler nostre vie, encore que ce soit en bref. La grâce de Dieu, dit-il, est apparue en salut à tous hommes, nous enseignant de rejetter toute impieté et cupiditez mondaines : et ainsi, vivre sobrement, justement et sainctement en ce siècle, en attendant l'espérance bienheureuse, et la manifestation de la gloire du grand Dieu, et de nostre sauveur Jésus Christ, lequel s'est donné pour nous racheter de toute iniquité, et nous purifier à soy en peuple héréditaire adonné à bonnes œmTes (Tile 2, 11). Car après avoir proposé la grâce de Dieu pour nous donner courage, voulant aussi nous faire le chemin pour marcher au service de Dieu, il oste deux obstacles qui nous
pourroyent fort empescher : assavoir l'impiété, à laquelle nous sommes trop enclins de nature : et puis les cupiditez mondaines, qui s'estendent plus loing. Or sous ce mot d'Impiété, non seulement il signifie les superstitions, mais aussi comprend tout ce qui est contraire à la vraye crainte de Dieu. Les cupiditez mondaines vallent autant comme les affections de la chair. Par ainsi il nous commande de despouiller nostre naturel quant aux deux parties de la Loy, et rejetter loin tout ce que nostre raison et volonté nous mettent en avant. Au reste, il réduit toutes noz actions à trois membres ou parties : sobriété, justice et pieté. La première, qui est sobriété, signifie sans doute tant chasteté et attrempance, qu'un usage pur et modéré de tous les biens de Dieu, et patience en povreté. Le mot de Justice comprend la droiture en laquelle il nous faut converser avec noz prochains pour rendre à chacun ce qui luy appartient. La Pieté qu'il met en troisième lieu, nous purge de toute pollution du monde, pour nous conjoindre à Dieu en saincteté. Quand ces trois vertus sont conjointes ensemble d'un lien inséparable, elles font une perfection entière. Mais pour ce qu'il n'y a rien plus difficile que de quitter nostre raison, domter nos cupiditez: voire y renoncer du tout, afin de nous adonner à Dieu et à nos frères et méditer en ceste boue terrestre une vie angelique : sainct Paul, pour depestrer nos âmes de tous liens, nous rappeUe à l'espérance de l'immortalité bien-heureuse, disant que nous ne combattons point en vain, d'autant que Jésus Christ estant une fois apparu rédempteur, monstrera à sa dernière venue le fruit du salut qu'il nous a acquis. Et en ceste manière il nous retire de tous allechemens, qui ont accoustumé de nous esblouir, tellement que nous n'aspirons pas comme il seroit requis à la gloire céleste : et cependant nous advertit d'estre pèlerins au monde, à ce que l'héritage des cieux ne nous périsse.
4. Or en ces paroUes nous voyons que le renoncement de nous-mesmes en partie regarde les hommes, en partie Dieu, voire principalement. Car quand l'Escriture nous commande de nous porter tellement envers les hommes, que nous les préférions à nous en honneur, et que nous taschions fidèlement d'avancer leur profit (Rom. 12, 10: Phil. 2, 3), elle baille des commandemens, desquels nostre cœur n'est point cai)able, s'il n'est premièrement vuide de son sentiment naturel. Car nous sommes tous si aveuglez et transportez en l'amour de nousmesmes, qu'il n'y a celuy qui ne pense avoir bonne cause de s'eslever par dessus tous autres, et de mespriser tout le monde au pris de soy. Si Dieu nous a donné quelque grâce qui soit à estimer, incontinent sous l'ombre de cela nostre cœur s'esleve : et non seulement nous nous enflons, mais quasi crevons d'orgueil. Les