‹ Institution de la religion chrétienneChapitre 317 sur 703 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

dre conte comment nous nous serons acquitcz de nostre charge. Davantage, qu'il n'y a point d'autre façon de bien et droitement dispenser ce qui nous est commis, que celle qui est limitée à la reigle de charité. De là il adviendra que non seulement nous conjoindrons le seing de profiter à nos Ire prochain, avec la solicitude que nous aurons de faire nostre profit : mais aussi que nous assujettirons nostre profit à celuy des autres. Et de fait, le Seigneur, pour nous monstrer que c'est la manière de bien et deuement administrer ce qu'il nous donne, il l'a recommandée anciennement au peuple d'Israël aux moindres bénéfices qu'il luy faisoit. Car il a ordonné que les premiers fruits nouveaux luy fussent offers (Ex. 22, 29: 23, 19); afin que le peuple par cela testiflast qu'il ne luy estoit licite de percevoir aucuns fruits des biens qui ne luy aiu^oyent esté consacrez. Or si les dons de Dieu nous sont lors finalement sanctifiez, après que nous les luy avons consacrez de nostre main, il appert qu'il n'y a qu'abus damnable, quand ceste consécration n'a point son cours. D'auirepart, ce seroit folie de tascber d'enrichir Dieu, en luy communiquant des choses que nous avons en main. Puis donc que nostre beneficence ne peut venir jusques à luy (comme dit le Prophète Ps. 16, 2. 3) il nous la faut exercer envers ses serviteurs qui sont au monde. Pourtant aussi les aumosnes sont accomparées à des oblalions sainctes (Hebr. 13, 16; 2 Cor. 9, 5. 12) pour monstrer que ce sont exercices correspondans maintenant à l'observation ancieime qui estoit sous la Loy, dont je vien de parler.

6. Davantage, afin que nous ne nous lassions en bien faisant (ce qui advieudroit autrement a tous coups) il nous doit souvenir pareillement de ce qu'adjouste l'Aposlre ; c'est que charité est patiente, et n'est pas facile h irriter (1 Cor. 13, 4). Le Seigneur commande sans exception de bien faire à tous : desquels la pluspart sont indignes, si nous les estimons selon leur propre mérite. Maisl'Escrilure vient au devant, eu nous admonestant que nous n'avons point k regarder que c'est que les hommes méritent d'eux, mais plustost que nous devons considérer l'image de Dieu en tous, à laquelle nous devons tout honneur et dilection. Singulièrement qu'il nous la faut recognoislre es domestiques de la foy (Gai. 6, 10) ; d'autant qu'elle est en eux renouvellée et restaurée par l'Esprit de Christ. Quiconque donc se présentera à nous ayant à faire de nostre aide, nous n'aurons point cause de refuser de nous employer pour luy. Si nous disons qu'il soit estranger : le Seigneur luy a imprimé une marque laquelle nous doit estre familière. Pour laquelle raison il nous exhorte de ne point mespriser nostre chair (Is. 58, 7). Si nous alléguons qu'il est contemptible et de nulle valeur : le Sei-

gneur réplique, nous remonstrant qu'il l'a honnoré, en faisant en luy reluire son image. Si nous disons que nous ne sommes en rien tenus à luy : le Seigneur nous dit qu'il le substitue en son l'eu, afin que nous recognoissions envers iceluy les bénéfices qu'il nous a faits. Si nous disons qu'il est indigne pour lequel nous marchions un pas : l'image de Dieu, laquelle nous avons à contempler en luy, est bien digne que nous nous exposions pour elle avec tout ce qui est nostre. Mesmes quand ce seroit un tel homme, qui non seulement n'auroit rien mérité de nous, mais aussi nous auroit fait beaucoup d'injures et outrages, encores ne seroit-ce pas cause suffisante pour faire que nous laissions de l'aimer et luy faire plaisir et service. Car si nous disons qu'il n'a mérité que mal de nous : Dieu nous pourra demander quel mal il nous a fait, lui dont nous tenons tout nostre bien. Car quand il nous commande de remettre aux hommes les offenses qu'ils nous ont feites (Luc 17, 3; Matth. 6, 14 et 18, 3o), il les reçoit en sa chai'gc. Il n'y a que ceste voye par laquelle on puisse parvenir k ce qui est non seulement difficile à la nature humaine, mais du tout répugnant : assavoir que nous aimions ceux qui nous hayssent, que nous rendions le bien pour le mal, que nous prions pour ceux qui mesdisent de nous (Matth. o, 44). Nous viendrons, dy-je, à ce poinct, s'il nous souvient que nous ne devons nous arrester ta la malice des hommes : mais plustost contempler en eux l'image de Dieu, laquelle par son excellence et dignité nous peut et doit esmouvoir à les aimer, et effacer tous letirs vices qui nous pourroyent destourner de cela.

7. Ceste mortification donc lors aura lieu en nous, quand nous aurons charité accomplie. Ce qui gist non pas en s'aequitant seulement de tous les offices qui appartiennent à charité, mais en s'en acquitant d'une vraye affection d'amitié. Car il pourra advenir que quelcun face entièrement à son prochain tout ce qu'il luy doit, quant est du devoir extérieur: et neantmoins il sera bien loin de faire son devoir comme il appartient. On en voit beaucoup lesquels veulent estre veus fort fiberaux.: ettoutesfois ils n'eslargissent rien qu'ils ne le reprochent, ou par fiere mine, ou par paroUe superbe. Nous sommes venus en ceste malheuretc au temps présent, que la pluspart du monde ne fait nulles aumosnes, sinon avec contumelie. Laquelle perversité ne devoit pas estre tolerable, mesme entre les Payens. Or le Seigneur requiert bien autre chose des Chrestiens qu'un visage joyeux et alaigre, cà ce qu'ils rendent leur beneficence amiable par humanité et douceur. Premièrement, il faut qu'ils prennent en eux la personne de celuy qui a nécessité de secours : qu'ils ayent pitié de sa fortune comme s'ils la sentoyent et soustenoyent, et qu'ils soyent tou-

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