‹ Institution de la religion chrétienneChapitre 319 sur 703 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

cognoistrons que cela seroit murmurer à rencontre de Dieu : par la volonté duquel, et povreté et richesses, et contemnement et honneurs sont dispensez. En somme, quiconque se reposera en la bénédiction de Dieu (comme il a esté dit) n'aspirera point par mauvais moyens et obliques, à nulle des choses que les hommes appctent d'une cupidité enragée: veu qu'il cognoistra que ce moyen ne luyprofiteroitde rien.Ets'iJ luy advient quelque prospérité, ne l'imputera point ou à sa diligence, ou à industrie, ou à fortune : mais recognoistra que cela est de Dieu. D'autrepart, s'il ne se peut gueres advancer, cependant que les autres s'eslevent à souhait, voire mesme qu'il aille en arrière : si ne laissera-il point de porter plus patiemment et modérément sa povreté, que ne feroit un homme infidèle ses richesses moyennes, lesquelles ne seroyent point si grandes qu'il desireroit. Car il aura un soulagement où il pourra mieux acquiescer qu'en toutes les richesses du monde, quand il les auroil assemblées en un monceau: c'est qu'il reputera toutes choses estre ordonnées de Dieu, comme il est expédient pour son salut. Nous voyons que David a esté ainsi alTectionné, lequel en suyvant Dieu, et se laissant gouverner à luy, proteste qu'il est semblable à un enfant, n'a gueres sevré, et qu'il ne chemine pomt en choses hautes et par dessus sa nature (Ps. 131, 1. 2).

10. Combien qu'il ne faille pas que les fidèles gardent seulement en cest endroit une telle patience et modération : mais ils la doyvent aussi estendre à tous les evenemens aus(iuels la vie présente est subjette. Parquoy nul n'a deuement renoncé à soy-mesme, sinon quand il s'est tellement resigné à Dieu, qu'il souttre volontairement toute sa vie estre gouvernée au plaisir d'iceluy. Celuy qui aura une telle affection, quelque chose qu'il advienne, jamais ne se reputera malheureux, et ne se pleindra point de sa condition, comme pour taxer Dieu obliquement. Or combien ceste affection est nécessaire, il apparoistra si nous considérons à combien d'accidens nous sommes subjets. Il y a mille maladies qui nous molestent assiduellement les unes après les autres. Maintenant la peste nous tourmente, maintenant la guerre: maintenant une gellée ou une gresle nous apporte stérilité, et par conséquent nous menace d'indigence: maintenant par

mort nous perdons femmes, enfans et autres parens : aucunesfois le feu se mettra en nostre maison. Ces choses font que les hommes maudissent leur vie, détestent le jour de leur nativité, ont en exécration le ciel et la lumière, detractent de Dieu: et comme ils sont eloquens à blasphémer, l'accusent d'injustice et cruauté. Au contraire, il faut que l'homme fidelle contemple mesme en ces choses, la clémence de Dieu et sa bénignité paternelle. Pourtant, soit qu'il se voye désolé par la mort de tous ses prochains, et sa maison comme déserte, si ne laissera-il point de bénir Dieu, mais plustosl se tournera à ceste pensée, que puis que la grâce de Dieu habite en sa maison, elle ne la laissera point désolée. Soit que ses bleds et vignes soyent gastées et destruites par gellée, gresle ou autre tempeste, et que par cela il prevoye danger de famine : encore ne perdra-il point courage, et ne se mescontentera point de Dieu, mais plustost persistera en fiance ferme, disant en son cœur, Nous sommes toutesfois en la tutele du Seigneur, nous sommes les brebis de sa nourriture (Ps. 79, 13). Quelque stérilité donc qu'il y ait, il nous donnera tousjours dequoy vivre. Soit qu'il endure affliction de maladie, si ne sera-il point abbatu par la douleur pour s'en desborder en impatience, et se pleindre de Dieu: mais plustost en considérant la justice et bonté du Père celeste, en ce qu'il le chastie, il se duira par cela à patience. Bref, quelque chose qu'il advienne, sachant que tout procède de la main du Seigneur, il le recevra d'un cœur paisible et non ingrat : afin de ne résister au commandement de celuy auquel il s'est une fois permis. Principalement que ceste folle et misérable consolation des Payens soit loing du cœur Chrestien : c'est d'imputer à fortune les adversitez, pour les porter plus patiemment. Car les Philosophes usent de ceste raison : que ce seroit folie de se courroucer contre fortune, laquelle est téméraire et aveugle, et jette ses dards à la voilée, pour navrer les bons et mauvais sans discrétion. Aucontraire, ceste est la reigle de pieté, que la seule main de Dieu conduit et gouverne bonne fortune et adverse : laquelle ne va point d'une impétuosité inconsidérée, mais dispense par une justice bien ordonnée tant le bien que le mal.

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