CHAPITRE VIII
De souffrir patiemment la croix, qui est une partie de renoncer à nous
mesmes.
1. Encore faut-il que ratïection de l'homme fldeie monte plus haut: assavoir où Christ appelle tous les siens, c'est (ju'un chacun porte sa croix (Matth. Ki, i4). Car tous ceux que le Seigneur a adoptez et receus en la compagnie de ses enfans, se doyvent proparer à une vie dure, laborieuse, pleine tle traxail et d'infinis genres de maux. C'est le bon plaisir du Père céleste, d'exercer ainsi ses serviteurs afin de les expérimenter. Il a commencé cest ordre en Christ son Fils premier nay, et le poursuit envers tous les autres. Car comme ainsi soit que Christ fu.st son VWa bien aimé, auquel il a tousjours prins son bon plaisir (Malth. :?, 17: 17, o), nous voyons toutesfois qu'il n'a point esté traité mollement et délicatement en ce monde : tellement qu'on peut dire que non seulement il a esté en assiduelle affliction, mais que toute sa vie n'a esté qu'une espèce de croix perpétuelle. L'Apostre assigne la cause, qu'il a fallu (lu'il fust instruict à obéissance par ce (ju'il a soullert (Heb. o, 8). (Comment donc nous exempterons nous de la condition à laquelle il a fallu que Christ nostre chef se soit subniis : \e\i mesme qu'il s'y est submis à cause de nous, afin de nous donner exemple de patience ? Pourtant l'Apostre denonce <|U? Dieu a destiné ceste fin à tous ses enfans : de les faire conformes à son Christ <Rom. 8, 29). De là nous revient une singulière consol.Uion. c'est qu'en endurant toutes misères qu'on appelle choses adverses et mauvaises, nous communicjuons à la croix de Christ : afin que comme luy a passé par un abysme de tous maux pour entrer à la gloire céleste, aussi que par diverses tribulations nous y parvenions (Act. l'i, 22). Car sainctPaul nous enseigne que (piand nous sentons en nous une participation de ses aftlictions, nous appréhendons pareillement la puissance de sa résurrection, et quand nous sommes faits particijjans de sa mort, c'est une préparation pour venir a son éternité glorieu.se (Phil. :5, 10). Combien a d'efficace cela, pour adoucir toute amertume qui pourroit estre en la croix ? c'est que d'autant plus que nous sommes afiligez et endurons de misères, d'autant est plus certainement confermée nostre société avec Christ. Avec lequel (juand nous avons telle communication, les advcrsitez non seulement nous sont bénites, mais aussi nous sont
comme aides, pour advancer grandement nostre salut.
2. Davantage, le Seigneur Jésus n'a eu nul mestier de porter la croix et endurer tribulations, sinon que pour testifier et approuver son obéissance envers Dieu son Père : mais il nous est nécessaire i)our plusieurs raisons, d'estre perpétuellement affligez en ceste vie. Premièrement, selon (lue nous sommes trop enclins de nature à nous exalter, et nous attribuer toutes choses : si nostre imbécillité ne nous est demonstrée à l'œil, nous estimons incontinent de nostre vertu outre mesure, et ne doutons point de la faire invincible contre toutes difflcultez qui pourroyent advenir. De là vient que nous nous eslevons en une vaine et folle confiance de la chair, laquelle puis après nous incite à nous enorgueillir contre Dieu : comme si nostre propre faculté nous suffisoit sans sa grâce. Il ne peut mieux rabbatre ceste outrecuidance, qu'en nous monstrant par expérience combien il y a en nous non seulement d'imbécillité, mais aussi de fragilité. Pourtant il nous afflige, ou par ignominie, ou par povreté, ou maladie, ou perte de parens, ou autres calamitez : ausfiuelles tant qu'en nous est, nous succombons incontinent, pource que nous n'avons point la vertu de les soustenir. Lors estans humiliez nous apprenons d'implorer sa vertu, laquelle seule nous fait consister et tenir fermes sous la pesanteur de tels fardeaux. Mesmes les plus saincts, combien qu'ils cognoissent leur fermeté estre fondée en la grâce de Dieu, et non en leur propre vertu, toutesfois enc'ore se tiennent-ils trop asseurez de leur force et constance : sinon que le Seigneur les amenast en plus certaine cognoissance d'eux mesmes, les esprouvans par croix. David mesme a esté surprins d'une telle présomption, pour estre rendu comme insensé, comme il le confesse :• .l'ay dit en mon repos. Je ne seray jamais esbranlé (Ps. 3U, 7). 0 Dieu, tu avois estably force en ma montagne par ton bon plaisir : tu as caché ta face, et j'ay esté estonné (Ps.;i0.8). Il confesse que la prospérité a hebeté et abruty tous ses sens : tellement (lue ne se souciant de la grâce de Dieu, de laquelle il devoit «lependre, il s'est voulu appuyer sur soy mesme, et a bien osé se promettre un estât permanent. Si cela est advenu à un si