LIVRE I
tibles, sans grande éloquence : de peur que s'ils eussent esté fondez et enriehiz d'éloquence, les iniques eussent calomnié, que la seule faconde eust régné en cest endroit. Or maintenant puis que telle simplicité rude et quasi agreste nous esmeut en plus grande révérence (jue tout le beau langage des Bhetoriciens du monde, que pouvons nous estimer, sinon que l'Escriturc contient en soy telle vertu de vérité, qu'elhi n'a aucun besoing d'artifice de parolles? Pourtant ce n'est pas sans raison que l'Apostre prouve la foy des Corinthiens n'estre pas fondée sur sagesse humaine, mais en la vertu de Dieu (i Cor. 2, 4) : d'autant que sa prédication entre eux n'avoit pas esté en parolles persuasibles de sagesse humaine : mais avoit esté approuvée par demonstrances d'Esprit et de puissance, (^ar la vérité est exempte de toute doute, puis que sans autres aides elle est de soymesme suffisante pour se soustenir. Or combien ceste vertu est propre à l'Escriture, il apparoist en ce que de tous humains escrits il n'y en a nul, de quelque artifice qu'il soit poly et orné, qui ait telle vigueur à nous esmouvoir. Que nous lisions Demosthene ou Ciceron, Platon ou Aristote, ou queUiues autres de leur bande : je confesse bien qu'ils attireront merveilleusement, et délecteront et esmouveront jusques à ravir mesme l'esprit : mais si de là nous nous transportons à la lecture des sainctes Escritures vueillons ou non elles nous poindront si vivement, elles perceront tellement nostre cœur, elles se ficheront tellement au dedans des moelles, que toute la force qu'ont les Rhetoriciens ou Philosophes, au prix de l'efficace d'un tel sentiment ne sera que fumée. Dont il est aisé d'appercevoir que les sainctes Escritures ont quehiue propriété divine à inspirer les hommes, veu que de si loing elles surmontent toutes les grâces de l'industrie humaine.
2. Je confesse bien qu'aucuns Prophètes ont une façon de parler élégante et de bonne grâce, mesme un stile haut et bien orné : mais par tels exemples le sainct Esprit a voulu monstrer qu'il n'estoit point despourveu d'éloquence, quand ailleurs il luy plaisoit d'user d'un stile grossier et rude. Au reste, soit qu'on lise David, Isaie et leurs semblables, desquels le stile est doux et coulant, soit qu'on lise Amos,qui estoit bouvier, Jeremie ou Zacharie, desquels le langage est plus aspre ou rustique, par tout la majesté de l'Esprit se monstre évidemment. Je n'ignore pas que Satan, selon qu'il se fait tousjours singe de Dieu, et se contrefait pour s'insinuer sous ombre de l'Escriture, pour tromper le cœur des simples a suyvi un semblable train entant qu'en luy estoit: c'est de publier ses erreurs, dont il abreuvoit les povres aveugles, sous un langage dur et lourd et quasi barbare :
usant mesme de formes de parler quasi enrouillées de vieillesse, afin de couvrir tant mieux ses tromperies sous telles masques. Mais ceux (|ni ont jugement rassis voyent assez combien telle affectation est vaine et frivole. Quant à la saincte Escriture, quoy que les gens prophanes et desbordez s'efforcent d'y trouver à mordre, toutesfois c'est chose patente qu'elle est remplie de sentences qui jamais ne fussent tombées en l'esprit humain. Qu'on lise chacun Prophète, il ne s'en trouvera pas un qui n'ait surmonté de grande distance la mesure des hommes, tellement qu'il faut bien dire que tous ceux qui ne trouvent point saveur en leur doctrine, sont par trop desgoustez et du tout stupides.
'^. Il y en a d'autres qui ont traité amplement ceste matière : parquoy il me suffira d'en toucher pour le présent autant qu'il sera requis pour le sommaire principal de ce qu'il en faut savoir. Outre ce que j'ai desjà touché, l'ancienneté de l'Escriture n'est pas de petite importance pour nous y faire adjouster foy. Car (Quelques fables que racontent les escrivains Grecs de la théologie des Egyptiens, on ne trouvera tesmoignage de nulle religion, qui ne soit de long temps après Moyse. Davantage, Moyse ne forge pas un Dieu nouveau, mais seulement propose au peuple d'Israël ce que desja par longue succession d'aages ils avoyent entendu de leurs ancestres. Car à quoy pretend-il, sinon de les amener à l'aillance faite avec Abraham ? Et de fait s'il eust rien mis en avant incogneu et non ouy, il n'y avoit nul accez. Mais il falloit que le propos de leur délivrance fust tout commun et notoire entre eux, afin que le message qu'il leur en apportoit les esmeust incontinent et leur donnast courage : mesme il est bien à présumer qu'ils estoyent advertiz du terme de quatre cens ans. Maintenant considérons si Moyse, qui a précédé de si long temps tous autres escrivains, prend toutesfois de si loing l'origine et source de sa doctrine, quelle prééminence d'ancienneté a l'Escriture saincte par dessus tous escrits qu'on peut amener.
4. Sinon que nous fussions si sots que d'adjouster foy aux Egyptiens, quand ils estendent lem' ancienneté jusques à six mille ans devant que le monde fust créé : mais veu que tout ce qu'ils en babillent a tousjours esté moqué et rejeté par les payens niesmes, il ne nous faut ja travailler à les redarguer. Josephe contre Apius, amasse plusieurs tesmoignages mémorables des plus anciens escrivains, dont il appert que tous peuples ont esté d'acord en cela, que la doctrine de la Loy avoit esté renommée de tous siècles, combien qu'elle ne fust pas leue ne deument cognue. Au reste, afin que les gens scrupuleux et chagrins n'eussent occasion de mal souspeçonner, que les malins aussi les plus hardis ne pnnsent licence de caviller, Dieu est venu au de-