‹ Institution de la religion chrétienneChapitre 324 sur 703 · LIVRE JII · texte numérisé non relu

LIVRE JII

tant plus exaltez au royaume de Dieu. Si nous mourons, l'ouverture nous est faite en la vie bien-heureuse. Ne seroit-ce pas grand'honte à nous, d'estimer moins les choses que le Seigneur a tant prisées, que les délices de ce monde, lesquelles passent incontinent comme fumée ?

8. Puis donc que l'Escriture nous reconforte ainsi en toute ignominie et calamité que nous avons ta endurer pour la défense de justice, nous sommes trop ingrats si nous ne les portons patiemment, et d'un cœur allaigre : singulièrement veu que ceste espèce de croix est propre aux fidèles par dessus toutes les autres : et que par icelle Christ veut estre glorifié en eux, comme dit sainct Pierre (1 Pierre 4, 11). Or d'autant qu'il est plus fascheux et aigre à tous esprits hautains et courageux de souffrir opprobre, qu'une centeine de morts, sainct Paul nous admonneste,qu'esperans en Dieu non seulement nous serons sujets à persécutions, mais aussi à vitupères (1 Tim. 4, 10); comme ailleurs il nous incite par son exemple à cheminer par infamie comme par bonne réputation Ci Cor. 6, 8). Combien que Dieu ne requiert point de nous une telle liesse laquelle oste toute amertume de douleiu": autrement la patience des saincts seroit nulle en la croix, sinon qu'ils fussent tormentez de douleurs, et sentissent angoisse quand ou leur fait quelque moleste. Semblablement si la povreté ne leur estoit dure et aspre, s'ils n"enduroyent quelque forment en maladie, si l'ignominie ne les poignoit, si la mort ne leur estoit en horreur, quelle force ou modération seroit-ce de mespriser toutes ces choses? Mais comme ainsi soit qu'une chacune d'icelle ait une amertume conjointe, de laquelle elle poind les cœurs de nous tous naturellement : en cela se demonstre la force d'un homme fidèle, si estant tenté du sentiment d'une telle aigreur, combien qu'il travaille grièvement, toutesfois en résistant il surmonte et vienne au dessus. En cela se declaire la patience, si estant stimulé par ce mesme sentiment, il est toutesfois restraint par la crainte de Dieu, comme par une bride à ce qu'il ne se desborde point en quelque despitement ou autre excez. En cela apparoist sa joye et liesse : si estant navré de tristesse et douleur, il acquiesce neantmoins en la consolation spirituelle de Dieu.

9. Ce combat que soustiennentles fidèles contre le sentiment naturel de douleur, en suyvant patience et modération, est tresbien descrit par sainct Paul en ces parolles: Nous endurons tribulation en toutes choses, mais nous ne som.mes point en destresse : nous endurons povreté, mais nous ne sommes point destituez: nous endurons persécution, mais nous ne sommes point abandonnez : nous sommes comme abbatus, mais nous ne périssons point (2 Cor. 4,8. 9). Nous voyons que porter patiemment la

croix, n'est pas estre du tout stupide, et ne sentir douleur aucune : comme les philosophes Stoiques ont follement descrit le temps passé un homme magnanime, lequel ayant despouillé son humanité, ne fust autrement touché d'adversité que de prospérité, ny autrement de choses tristes que de joyeuses : ou plustost qu'il fust sans sentiment comme une pierre. Et qu'ont-ils profité avec ceste si haute sagesse ? C'est qu'ils ont dépeint un simulachre de patience, lequel n'a jamais esté trouvé entre les hommes, et n'y peut estre du tout: et mesmes en voulant avoir une patience trop exquise, ils ont osté l'usage d'icelle entre les hommes. Il y en a aussi maintenant entre les Chrestiens de semblables : lesquels pensent que ce soit vice, non seulement de gémir et plourer, mais aussi de se contrister et estre en solicitude. Ces opinions sauvages procèdent quasi de gens oisifs : lesquels s'exerçans plustost à spéculer qu'à mettre la main à l'œuvre, ne peuvent engendrer autre chose que telles fantasies. De nostre part nous n'avons que faire de ceste si dure et rigoureuse philosophie, laquelle nostre SeigneurJesus a condamnée non seulement de parolles, mais aussi par son exemple. Car il a gemy et pleuré, tant pour sa propre douleur, ([u'en ayant pitié des autres: et n'a pas autrement apprins à ses disciples de faire. Le monde, dit-il, s'e.sjouira, et vous serez en tristesse : il rira, et vous pleurerez (Jean 16, 20). Et afin qu'on ne tournast cela à vice, il prononce ceux qui pleurent estre bien-heureux (Matth. 5, 4). Ce qui n'est pomt de merveille. Car si on reprouve toutes larmes, que jugeronsnous du Seigneur Jésus, du corps duquel sont distillées gouttes de sang (Luc 22, 44)? Si on taxe d'incrédulité tout espovantement: qu'estimerons-nous de l'horreur dont il fut si merveilleusement estonné ? Si toute tristesse nous desplait : comment approuverons-nous ce qu'il confesse, son ame estre triste jusques à la mort (Matth. 26, 38)?

10. J'ay voulu dire ces choses pour retirer tous bons cœurs de desespoir, afin qu'ils ne renoncent point à l'estude de patience, combien qu'ils ne soyent du tout à deliwe d'affection naturelle de douleur. Or il convient que ceux qui font de patience stupidité, et d'un homme fort et constant un tronc de bois, perdent courage et se désespèrent, quand ils se voudront addonner à patience. L'Escriture au contraire loue les saincts de tolérance, quand ils sont tellement affligez de la dureté de leurs maux, qu'ils n'en sont pas rompus pour défaillir : quand ils sont tellement points d'amertume, qu'ils ont ime joye spirituelle avec : quand ils sont tellement pressez d'angoisse, qu'ils ne laissent point de respirer, se resjouissans en la consolation de Dieu. Cependant ceste répugnance se demene en leurs cœurs : c'est que le sens de nature fuit

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